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Les démocrates tentent de canaliser l’opposition populaire à Trump dans une offensive antirusse

Par Joseph Kishore
22 février 2017

Deux processus distincts sont apparus durant le mois qui a suivi l'investiture de Donald Trump. Des millions de personnes aux États-Unis et internationalement ont participé à des manifestations de masse contre les politiques fascisantes du nouveau gouvernement. Elles sont motivées par une colère réelle et ressentie envers l'attaque de l'administration contre les immigrants et son cabinet de milliardaires et réactionnaires.

En même temps, une grande partie des médias et des principales sections de l'élite politique mènent de plus en plus farouchement une campagne contre Trump d'un caractère très différent. En coordination étroite avec les agences de renseignement des États-Unis, les critiques médiatiques et gouvernementales de Trump tentent de détourner l'opposition des travailleurs et des jeunes contre Trump et de la canaliser derrière leur propre programme impérialiste et militariste.

Le Washington Post a résumé les inquiétudes fondamentales en ce qui concerne la politique étrangère de l'élite dirigeante dans un éditorial publié mercredi dernier, suivant la démission du conseiller en sécurité nationale de Trump, Michael Flynn. Le Post a écrit que Trump pourrait «commencer à réparer les dégâts» de son premier mois au pouvoir en sélectionnant «un nouveau conseiller en sécurité nationale». Même si «M. Trump a effectué au cours des deux dernières semaines quelques corrections de décisions qui semblaient s'éloigner radicalement des politiques précédentes des États-Unis», a ajouté le journal, Trump a encore «quelques corrections à faire». Cela voulait surtout dire améliorer les relations avec les puissances européennes et changer «sa posture dangereusement apaisante envers M. Poutine».

La même ligne essentielle est répétée dans d'innombrables éditoriaux, dans les programmes de nouvelles et les émissions télévisées, et autant de la part de politiciens démocrates que républicains.

Le sénateur républicain Lindsey Graham, l'un des plus fervents russophobes, a déclaré mercredi dernier qu'un article sans preuves paru dans le New York Times sur des liens entre la campagne électorale de Trump et des agents de renseignement russe «changeait la donne» de façon à justifier une enquête bipartite.

La sénatrice Elizabeth Warren, qui représente supposément l'aile gauche du Parti démocrate, a publié une déclaration affirmant que Trump «doit au peuple américain un rapport complet concernant les relations de son administration avec la Russie... le Congrès doit se sortir la tête du sable et lancer une enquête publique transparente et bipartite concernant la Russie. Notre sécurité nationale est en jeu.»

Bernie Sanders, qui est officiellement indépendant, mais a été élevé au niveau de dirigeant des démocrates du Sénat, a demandé à la Commission du Sénat sur le renseignement d'«enquêter en profondeur sur la question d'une possible collaboration entre la Russie et la campagne de Trump».

Michael Moore, le documentariste qui a fait une campagne agressive pour Hillary Clinton et qui est toujours derrière le Parti démocrate, a tweeté: «Qu'est-ce que tu ne comprends pas [Trump] dans “Dégage, traitre russe”?"

Les démocrates espèrent faire d'une pierre deux coups. Ils veulent contenir les tensions sociales et les empêcher de donner lieu à un mouvement politique de la classe ouvrière. Et ils veulent forcer une «correction» à la politique étrangère du gouvernement Trump, l'alignant à la campagne économique, politique et militaire contre la Russie lancée par la CIA sous Obama.

La réaction de Sanders est particulièrement révélatrice étant donné son rôle clé au cours de l'année dernière dans le détournement de la colère populaire sur l'inégalité sociale derrière la campagne de Clinton, la candidate de Wall Street, qui avait concentré son opposition à Trump sur ses présumés liens avec la Russie.

Lors d'une rencontre de sénateurs démocrates le 14 février, des dirigeants du parti auraient demandé à Sanders de calmer la colère populaire qui est exprimée lors de réunions de circonscriptions tenues par des membres démocrates du Congrès. D'après le sénateur Joe Manchin, le chef de la minorité Charles Schumer et d'autres auraient dit à Sanders qu'il était peut-être la seule personne qui pouvait garantir que cette «colère soit dirigée dans tous les canaux appropriés», c'est-à-dire, exclusivement contre les républicains.

Après que la campagne de droite de Clinton a pavé la voie à la victoire de Trump, la première réaction du Parti démocrate a été de faire appel à l'accommodement et la coopération. Les démocrates ont tout fait pour dissuader toute opposition et assurer une «transition pacifique».

Obama a proclamé que les élections étaient une «mêlée interne» dans laquelle tous les partis formaient «une même équipe». Lui et Clinton ont tous deux souhaité du «succès» à Trump, pendant que Sanders annonçait que lui «et d'autres progressistes sont prêts à travailler avec» Trump sur les politiques visant à «améliorer la vie des familles ouvrières». Ils ont caché le caractère d'extrême droite de la nouvelle administration et minimisé la signification de la défaite de Trump dans le vote populaire.

L'investiture de Trump, par contre, a été suivie immédiatement de manifestations impliquant des millions de personnes – les manifestations les plus importantes et répandues depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003. Ces manifestations ont été suivies à peine une semaine plus tard par des manifestations dans des aéroports à travers le pays contre les décrets présidentiels antimusulmans et anti-immigrants de la nouvelle administration. Des manifestations d'un caractère essentiellement de gauche et progressistes se poursuivent à travers le pays.

Comme l'a averti le World Socialist Web Site, ces manifestations n'ont pas de programme indépendant et sont politiquement dominés par des organisations orientées vers le Parti démocrate. Ceci crée le danger qu'elles soient réprimées et canalisées derrière les politiques de guerre de la CIA et du Pentagone, que le «discours» soit modifié pour qu'il devienne proguerre.

C'est précisément ce que le Parti démocrate tente de faire. Le tollé concernant les appels de Flynn avec la Russie et les liens de Trump avec Poutine a servi à enterrer la discussion publique sur le décret antimusulman, l'assaut sur les réfugiés, le caractère fascisant de la nouvelle administration et la bande de PDG, banquiers et ex-généraux qui forme le cabinet de Trump.

Qu'arrivera-t-il si la campagne antirusse parvient à ses buts? Le Parti démocrate et les organisations qui l'entourent sont voués à une politique dont les conséquences seront catastrophiques. Ils considéreraient sans doute l'éruption d'une guerre avec la Russie comme un triomphe.

Cela ne serait pas la première fois qu'un mouvement populaire, en l'absence d'une intervention claire de la classe ouvrière armée d'un programme socialiste, aura été utilisé par la classe dirigeante pour atteindre ses propres buts. En Égypte, les manifestations de masse qui ont explosé en 2013 contre le gouvernement des Frères musulmans ont été utilisées par l'armée et ses agents politiques pour réintroduire une dictature militaire deux ans après le renversement du dictateur allié des États-Unis, Hosni Moubarak.

La situation politique pose d'immenses dangers. Le caractère brutal de l'administration Trump ne rend pas ses adversaires dans les agences de renseignement moins réactionnaires. Ils conspirent pour déclencher non seulement des guerres plus importantes et sanglantes à l'étranger, mais également une guerre contre la classe ouvrière au pays. Les mêmes groupes de réflexion qui exigent des préparatifs de guerre contre la Russie afin de maintenir la domination des États-Unis en Eurasie soutiennent que les travailleurs aux États-Unis doivent «se sacrifier» – par des coupes massives dans les programmes sociaux et les pensions – afin de payer pour une immense augmentation des dépenses militaires.

La classe ouvrière ne veut pas la guerre. Il n'y a pratiquement aucun appui populaire pour un conflit avec la Russie ou la Chine, ou une expansion de l'agression militaire au Moyen-Orient. Une opposition profonde à l'inégalité sociale et aux attaques contre les droits démocratiques persiste.

La radicalisation de la classe ouvrière doit être dirigée consciemment et prendre une forme politique organisée. Elle doit être guidée par un programme socialiste. La question fondamentale posée par l'intensification de la crise politique et la croissance des manifestations sociales est celle de la direction révolutionnaire.

(Article paru d'abord en anglais le 16 février 2017)