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Les menaces nationalistes de Trump et la réaction de la classe dirigeante européenne

Par Alex Lantier
3 février 2017

Moins de deux semaines après l’investiture de Donald Trump, l’autorité politique du gouvernement américain en Europe est en lambeaux. Alors que les manifestations contre le décret antimusulman de Trump s’étendent à l’échelle internationale et que des conflits éclatent entre Washington et l’Union européenne sur la politique commerciale et militaire, l’Europe plonge dans une crise sans précédent.

Trump est profondément impopulaire. Selon France Info, son taux de désapprobation s’établit à 83 pour cent en Allemagne, 81 pour cent en France, 80 pour cent en Espagne, 75 pour cent en Grande-Bretagne et 59 pour cent en Italie. La population européenne se solidarise avec les manifestations aux États-Unis et dans d’autres pays contre Trump. Elle considère avec raison que ses mesures antimusulmanes sont une tentative de persécuter des gens sans défense pour attiser le nationalisme et le racisme.

Alors que l’opposition populaire à Trump exprime une hostilité au chauvinisme et à la guerre, la classe dirigeante européenne renforce ses forces armées et se prépare à un conflit avec Washington.

Les contradictions s’intensifient à une vitesse énorme. En novembre, quand il était en tournée pour rassurer l’Europe sur l’élection de Trump, le président Barack Obama a insisté que Trump avait un profond « engagement envers l’OTAN et l’alliance transatlantique ». à peine deux mois plus tard, les conflits déclenchés par l’élection de Trump sapent les relations entre les capitalismes américain et européen qui ont existé depuis la Seconde Guerre mondiale.

L’élection de Trump n’a pas provoqué cette rupture, mais elle a servi de catalyseur. Son rejet de l’OTAN provient des tensions au sein de l’alliance, centrées sur la tentative de Washington de compenser par la force son déclin économique à long terme, surtout vis-à-vis de l’Allemagne. Trump exige que l’Allemagne achète plus de voitures américaines, menace les importations de voitures allemandes de taxes de 35 pour cent, salue le Brexit comme modèle pour la dissolution de l’UE et nomme des responsables hostiles à l’euro.

Le conseiller commercial de Trump, Peter Navarro, a dénoncé l’euro, qui permettrait à Berlin « d’exploiter d’autres pays de l’UE ainsi que les États-Unis avec un “mark allemand implicite” énormément sous-évalué ». Selon l’ambassadeur américain à l’UE, Ted Malloch, l’euro « pourrait en fait s’effondrer dans les 18 mois à venir ». Il a spéculé que l’élection cette année de néo-fascistes aux Pays-Bas, en France, voire en Allemagne pourrait détruire l’UE.

C’est une déclaration sans précédent de l’hostilité de Washington envers le fondement institutionnel du capitalisme européen. En réaction, les élites dirigeantes s’orientent vers une restructuration majeure de la politique étrangère européenne. Der Spiegel, L’Obs allemand, propose une « rupture radicale » de l’alliance avec les États-Unis et « de meilleures relations avec la Chine. […] Un nouvel axe Berlin-Pékin pourrait remplacer au moins partiellement l’ancien ordre transatlantique. »

Le président du Conseil de l’UE, Donald Tusk, a publié mardi une lettre à la veille du sommet de l’UE à Malte. Celle-ci a traité les États-Unis – ainsi que la Russie, la Chine et le terrorisme islamiste – de menace extérieure. Selon Tusk, la situation est « la plus dangereuse qu’on ait connue depuis la signature du traité de Rome », qui a créé la Communauté économique européenne en 1957.

Il exige des « mesures déterminées et spectaculaires », pour tourner « la stratégie commerciale modifiée des États-Unis à l’avantage de l’UE, en intensifiant nos discussions avec des partenaires intéressés ». Il propose « un renforcement définitif des frontières extérieures de l’UE ; une meilleure coopération des services chargés de la lutte contre le terrorisme et d’assurer l’ordre et la paix à l’intérieur de la zone sans frontières ; une augmentation des dépenses de défense ; [et] le renforcement de la politique étrangère de l’UE […] ».

Il faut rejeter la tentative de la classe dirigeante européenne d’exploiter l’hostilité envers Trump pour justifier un militarisme agressif et des mesures d’État-policier. Tusk cherche à militariser encore plus un bloc impérialiste réactionnaire, qui a collaboré avec Washington dans les guerres en Libye et en Syrie. Tout en proclamant sa sympathie pour les réfugiés, l’UE a mis en œuvre des politiques qui condamnent des milliers de personnes à mourir noyées en Méditerranée.

Si Tusk prétend cyniquement vouloir « restaurer » le bien-être socio-économique, c’est que l’UE est haïe par les travailleurs pour ses politiques d’austérité qui ont décimé les acquis sociaux depuis le krach de 2008 et provoqué des vagues de mouvements sociaux. Toutefois, l’austérité n’ira qu’en s’accentuant si on détourne encore plus de fonds vers les forces armées.

Des propositions comme celles de Tusk pour construire une UE sous hégémonie allemande hostile à Washington ne préparent qu’une escalade des conflits, qui opposeraient les travailleurs européens à leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis et diviseraient l’Europe elle-même.

Malgré ses rodomontades militaristes, l’UE est sur le point de se désintégrer. Le Brexit se prépare sur fond de tensions croissantes entre Londres et Berlin, et la presse regorge de propositions visant à réduire l’UE à un petit noyau capable de formuler une politique étrangère unifiée. On propose notamment d’expulser des pays de la zone euro dévastés par les mesures d’austérité de l’UE, dont l’Italie et la Grèce, leur infligeant des dévaluations chocs imposées par les marchés financiers.

Un siècle après la Première Guerre mondiale, un nouveau compte à rebours a commencé. Il est ancré dans les contradictions inhérentes du capitalisme, entre l’économie mondialement intégrée et la division du monde en états-nations antagonistes, et entre le caractère socialisé de la production et l’accumulation privée du profit par la classe capitaliste.

Les contradictions économiques et sociales qui ont provoqué l’éclatement de la guerre en 1914 ont aussi conduit à la révolution sociale en Russie en 1917. Les expériences monumentales du XXᵉ siècle doivent guider la réaction de la classe ouvrière à la crise actuelle. Avant que les classes dirigeantes des États-Unis et de l’Europe ne plongent l’humanité dans une autre catastrophe militaire, la classe ouvrière doit élaborer une stratégie pour une lutte mondiale unifiée pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 2 février 2017)