Home » Perspectives » Etats-Unis

Dans un discours dans une base aérienne de la Floride

Trump fait appel à l’armée contre la presse et les tribunaux

Par Barry Gray
9 février 2017

Dans une intervention extraordinaire lundi à la base aérienne MacDill à Tampa, en Floride, le président Donald Trump a abandonné tout protocole démocratique pour prononcer un discours politique. Il a dénoncé la presse et suggéré implicitement la formation d’une alliance entre la présidence et l’armée contre les tribunaux et la Constitution.

Dans ses brefs commentaires, Trump a prodigué des éloges aux troupes du Commandement central et des Forces spéciales qui sont basées à MacDill. Il a commencé par remercier l’armée pour son vote très majoritaire en sa faveur lors de l’élection de novembre dernier. « Et j’ai vu ces chiffres – et vous m’aimez et je vous aime », a-t-il dit.

Il a continué : « Et nous allons remplir [MacDill] de beaux avions neufs et de beaux nouveaux équipements […] Nous allons vous remplir. » Il est revenu sur ce thème à plusieurs reprises, déclarant à un moment donné : « Nous ferons un investissement financier historique dans les Forces armées des États-Unis ».

Invoquant le spectre des « terroristes islamiques radicaux », il a sinistrement accusé la presse d’en minimiser délibérément la menace. « Elle est arrivée au point où elle n’est même pas rapportée et, dans de nombreux cas, la presse très, très malhonnête ne veut pas la rapporter. Ils ont leurs raisons et vous comprenez cela ».

Suite à cette suggestion selon laquelle la presse aide et encourage les terroristes, Trump a promu ses mesures anti-immigrés, sans se référer directement à elles, et a implicitement critiqué les tribunaux pour avoir temporairement bloqué son interdiction d’entrée qui vise les musulmans.

« Nous allons vaincre le terrorisme islamique radical, et nous ne permettrons pas qu’il prenne racine dans notre pays […] Vous avez vu ce qui se passe ces derniers jours. Nous avons besoin de programmes forts pour que les gens qui nous aiment et qui veulent aimer notre pays et qui finiront par aimer notre pays soient autorisés à entrer – pas des gens qui veulent nous détruire et détruire notre pays.

Le discours a suivi ses tweets dénonçant le juge qui a statué contre son interdiction de voyager et en blâmant le « système judiciaire » pour toute attaque terroriste future. Son assistant politique, le fasciste Stephen Bannon, a quant à lui dit à la presse de « se la boucler ».

Le discours de Trump intervient au milieu d’un intense conflit au sein de l’État sur les questions de politique étrangère et de sécurité nationale, comprenant non seulement l’interdiction d’entrée, mais aussi de nouvelles attaques des démocrates et de la plupart des médias pour sa « mollesse » envers la Russie.

Il intervient également sur fond de manifestations à travers le pays et à l’étranger contre ses mesures racistes sur l’immigration et d’autres politiques antidémocratiques.

L’événement de MacDill marque une étape importante dans le renforcement sur le long terme du rôle des forces armées dans la vie politique américaine et dans l’érosion du principe constitutionnel du contrôle civil sur celle-ci. Trump a truffé son administration de généraux à la retraite, y compris James Mad Dog [chien enragé] Mattis comme secrétaire de la défense, Michael Flynn comme conseiller de la sécurité nationale, et John Kelly comme chef du département de la Sécurité intérieure. Cette dernière désignation place pour la première fois un militaire à la tête d’un vaste appareil de répression à l’intérieur du pays établi comme composante interne de la « guerre contre le terrorisme ».

Ces développements suivent l’incident sinistre, qui reste inexpliqué et pratiquement pas rapporté par les médias, qui s’est produit vers le début du discours d’investiture de Trump. Dix officiers des différents services de l’armée se sont rangés derrière Trump et y sont restés assez longtemps pour que l’image du nouveau président flanqué de militaires en uniforme soit diffusée partout au pays et à l’étranger. Ce n’était pas un hasard, mais plutôt une manœuvre calculée par Trump et des conseillers comme Bannon pour présenter l’image d’un gouvernement quasi militaire, prêt à réprimer l’opposition à l’intérieur et à mener une guerre contre de multiples ennemis à l’étranger.

L’immense croissance de la taille, du pouvoir et de l’influence politique des militaires n’est pas quelque chose de nouveau ou d’unique à l’administration Trump. Au contraire, comme avec toutes les autre manifestation de la décadence de la démocratie américaine, avec la présidence de Trump, un processus prolongé de déclin a atteint une étape qualitativement nouvelle.

Les vingt-cinq ans de guerre sans fin suite à la dissolution de l’Union soviétique ont considérablement augmenté le pouvoir des huiles de l’armée. La consolidation d’une armée professionnelle a de plus en plus isolé les forces armées de la société civile, créant une caste sociale distincte qui affirme de plus en plus agressivement ses intérêts indépendants dans les affaires de l’État.

Plus les inégalités sociales sont grandes, plus l’aliénation totale des masses de travailleurs du système politique, et plus l’oligarchie financière dominante cherche à se baser sur les forces militaires. Déjà à l’élection de 2000, où la Cour suprême a remis la Maison Blanche à George W. Bush, le perdant du vote populaire, en arrêtant un recomptage de vote en Floride, le démocrate Al Gore a accepté les demandes des républicains que des votes militaires en Floride qui n’avaient pas été comptés suite à des irrégularités, principalement en faveur de Bush, soient comptés.

Bush et Barack Obama ont établi des records pour le nombre de discours qu’ils ont prononcés devant un public de militaires. Avec le gouvernement chauvin de « l’Amérique d’abord » de Trump qui rassemble généraux et milliardaires, l’oligarchie financière semi-criminelle montre ses dents et tombe le masque de formalités démocratiques.

Dans les médias et parmi les stratèges des groupes de réflexion de la classe dirigeante, la disparition du principe constitutionnel fondamental du contrôle civil de l’armée est discutée et débattue ouvertement.

Les titres des articles sur le sujet qui sont apparus depuis l’élection de Trump comprennent : « Le contrôle civil des militaires en péril ? » (dans The American Conservative), « le « contrôle civil de l’armée" : idée fausse » (Defense One) et « Trump s’entoure de généraux. C’est dangereux. » (Washington Post). Un article publié par Foreign Policy en décembre par une professeure de l’Université de Georgetown, Rosa Brooks, soutient que le contrôle civil des militaires « est devenu une règle d’esthétique et non d’éthique et son invocation est un rituel apaisant qui nous fait sentir mieux sans rien accomplir qui vaille. »

Le Parti démocrate ne s’opposera pas à la politisation plus poussée de l’armée et à la militarisation de la politique. Au contraire, ces derniers jours, les médias alignés sur les démocrates ont présenté ces hauts gradés comme un contrôle démocratique sur les pulsions fascistes de Trump. Le New York Times a répondu à l’élévation par Trump de Bannon au Conseil national de sécurité et à la rétrogradation du directeur du renseignement nationale et du président des chefs d’état majeur des États-Unis, en incitant Trump à demander des conseils en matière de guerre et de paix à « des personnes plus réfléchies et expérimentées » telles le secrétaire à la Défense Mattis et le président des chefs d’état-major, le général Dunford.

Le magazine Atlantic a publié un article intitulé « Les généraux de Trump sont-ils des défenseurs des institutions démocratiques ? »

Il n’y a pas de faction de la classe dirigeante ni de ses représentants politiques, démocrates ou républicains, qui défendront les droits démocratiques. L’effondrement de la démocratie américaine, comme c’est le cas pour les institutions démocratiques du monde entier, est le résultat de la crise mortelle du capitalisme américain et mondial. Il appartient à la classe ouvrière de prendre la tête de la défense des droits fondamentaux par une lutte indépendante pour le pouvoir politique et le socialisme.

(Article paru en anglais le 8 février 2017)