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Troisième semaine de la présidence Trump : crise du régime bourgeois et tournant vers la dictature

Par Joseph Kishore
10 février 2017

Trois événements extraordinaires au cours des derniers jours ont mis en lumière la dégradation des formes démocratiques de gouvernance aux États-Unis.

Lundi, Trump a prononcé un discours politique à la base aérienne de MacDill à Tampa, en Floride, où il a attaqué la presse et a laissé entendre qu’elle était en train d’aider l’ennemi en ne rapportant pas les attentats terroristes. « Ils ont leurs raisons et vous comprenez cela », a déclaré Trump aux militaires, appelant à leur soutien. Défendant son interdiction d’entrée contre les musulmans, il a dit : « Nous avons besoin de programmes forts pour empêcher les gens qui veulent nous détruire et détruire notre pays. »

Deux jours plus tard, mercredi, Trump a prononcé un discours devant une organisation policière, la Major Cities Chiefs Association, attaquant amèrement le pouvoir judiciaire. L’intervention est intervenue à la veille d’une décision prise par un groupe de trois juges de la Cour d’appel du 9 Circuit des États-Unis sur son interdiction d’entrée sur le territoire pour les ressortissants de sept pays.

« Nous avons besoin de sécurité dans notre pays », a déclaré Trump à la police. « Et nous devons vous donner les armes dont vous avez besoin. Et ceci [le décret sur l’immigration] est une arme dont vous avez besoin. Et ils [les tribunaux] essaient de vous l’enlever, peut-être à cause de la politique ou peut-être à cause de vues politiques. Nous ne pouvons pas laisser les choses se passer comme cela. »

Ce n’était rien de moins qu’un appel du président américain pour que la police défie ou s’oppose à une décision défavorable d’un tribunal. Il l’a souligné en ajoutant : « L’une des raisons pour lesquelles j’ai été élu a été l’ordre public et la sécurité […] Et ils enlèvent nos armes une par une, voilà ce qu’ils font. »

Entre ces deux discours, mardi soir, les républicains du Sénat américain ont pris la décision extraordinaire d’arrêter un discours de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren contre la nomination du sénateur Jeff Sessions au poste de procureur général, le plus haut responsable de l’application de la loi dans le pays.

Warren citait une lettre envoyée par Coretta Scott King, la veuve de Martin Luther King, au Comité Judiciaire du Sénat en 1986, s’opposant à la nomination de Sessions pour un poste de juge fédéral. Les sénateurs républicains ont interrompu Warren, en invoquant une règle obscure interdisant aux sénateurs d’imputer aux autres sénateurs « toute conduite ou motif indigne d’un sénateur. » Warren aperçu l’ordre d’arrêter de parler et de retourner à son siège.

L’invocation de cette règle du bâillon rappelle à sa façon la règle établie au Congrès avant la guerre civile qui empêchait les membres de l’une ou l’autre des chambres de parler de l’esclavage dans les chambres législatives. L’interdiction de discuter de l’esclavage a été imposée parce que la question était particulièrement explosive.

Chacun de ces événements est une indication d’une rupture violente avec les formes les plus élémentaires de la démocratie bourgeoise. Le premier visait la presse, protégée par le Premier Amendement de la Constitution ; le second était une attaque contre le pouvoir judiciaire, qui est selon la Constitution l’une des trois fonctions de l’État, à égalité avec les autres ; le troisième a été une tentative de museler le débat au Congrès.

Dans ce contexte, la réponse du Parti démocrate est significative. Quand Warren a été invitée à s’asseoir, elle a obtempéré, et aucun démocrate n’a fait d’action sérieuse pour bloquer l’ordre de bâillon. Le débat s’est poursuivi tout au long de la journée de mercredi, culminant par un vote par 52 contre 47 pour confirmer Sessions en tant que prochain procureur général.

Quant aux discours de Trump devant les forces armées et la police, ils ont été minimisés ou ignorés et leurs implications sinistres dissimulées.

Il existe des divisions politiques importantes au sein de la classe dirigeante, mais elles sont centrées sur les questions de politique étrangère. Tandis que les démocrates, y compris Warren, se sont livrés à des postures creuses sur les diverses nominations d’extrême droite de Trump, ils n’ont rien fait pour empêcher celles-ci de passer.

Ce qu’ils ont mené sans relâche, en revanche, c’est une campagne pour diaboliser la Russie et dénoncer Trump pour être trop proche du président russe Vladimir Poutine. C’est leur principal angle d’attaque contre le nouveau président.

Ils expriment ce que pensent ces factions de l’appareil militaire et de renseignement qui ont soutenu la campagne de Hillary Clinton en grande partie par crainte que Trump se détourne d’une politique agressive contre la Russie. La nouvelle administration se concentre à présent sur la Chine et l’Iran.

Tandis que les cibles immédiates du vitriol de Trump sont ses critiques au sein de l’establishment, l’objectif le plus fondamental est la classe ouvrière, et les méthodes en préparation contre l’opposition ouvrière sont beaucoup plus violentes. Son discours du mercredi était une promesse d’éliminer toutes les contraintes sur l’utilisation de la force par la police. « Mon message aujourd’hui est que vous avez un vrai, vrai ami à la Maison-Blanche », a-t-il proclamé. « Je soutiens notre police. Je soutiens nos shérifs. Et nous soutenons les hommes et les femmes de l’application de la loi. »

L’administration Trump exprime la dictature de l’oligarchie américaine sous sa forme la plus impitoyable. Son administration, truffée de milliardaires et de généraux, est déterminée à étendre massivement l’armée en prévision d’une guerre majeure tout en intensifiant la contre-révolution sociale aux États-Unis. Cela comprend la réduction des soins de santé, la destruction de l’éducation publique et l’élimination de toutes les restrictions sur les bénéfices des entreprises. Pour mettre en œuvre cette politique, il faut mettre de côté les formes démocratiques les plus élémentaires.

L’administration Trump n’est pas une aberration dans une société par ailleurs saine. C’est le point culminant d’une crise de longue date de la démocratie américaine. En 2000, lorsque la Cour suprême est intervenue lors de l’élection pour mettre fin au dépouillement des votes en Floride et remettre la présidence à George W. Bush, le World Socialist Web Site a fait remarquer que la décision de la cour et l’absence d’opposition sérieuse de la part du Parti démocrate ont démontré l’absence de soutien significatif aux droits démocratiques au sein de la classe dirigeante.

Les seize dernières années ont confirmé cette analyse. Sous Bush, les attentats du 11 septembre 2001 ont été utilisés pour proclamer une « guerre contre le terrorisme » et pour justifier une guerre sans fin à l’étranger et les attaques les plus extrêmes contre les droits démocratiques aux États-Unis. Loin d’inverser ces processus, Obama les a étendus, y compris avec l’affirmation du droit du président d’ordonner l’assassinat extrajudiciaire de citoyens américains.

Maintenant, avec la montée au pouvoir de Trump, des mesures ouvertement dictatoriales sont en cours de préparation.

Toute situation révolutionnaire résulte d’une rupture violente des formes traditionnelles de la domination. Il n’est plus possible pour la classe dirigeante de gouverner à l’ancienne, et il n’est plus possible pour la classe ouvrière de vivre à l’ancienne. Les deux conditions ne sont pas seulement présentes, elles sont bien avancées.

La question stratégique centrale est la construction d’une direction révolutionnaire indépendante dans la classe ouvrière, opposée à tous les représentants politiques de la classe dirigeante, qui relie la défense des droits démocratiques à la lutte contre la guerre, l’inégalité et le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 9 février 2017)