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L’élection de Trump et la crise de l’Union européenne

Par Peter Schwarz
11 février 2017

Le soixantième anniversaire du Traité de Rome, qui a jeté les bases de l’Union européenne, sera célébré à Rome en mars. Cet anniversaire rappelle le 40 anniversaire de la fondation de la République démocratique allemande (RDA), qui a été célébré en grande pompe à Berlin-Est en octobre 1989. Quelques semaines plus tard, la RDA s’est effondrée. De même, l’Union européenne est en proie à une crise fatale. Toutes les tensions, les conflits et les contradictions que le traité de Rome était censé surmonter surgissent de nouveau.

La dénonciation féroce de l’UE par le président américain Donald Trump, sa menace de tarifs douaniers en représailles, sa suggestion de chercher une alliance avec la Russie au détriment de l’Europe et les liens étroits de son stratège Stephen Bannon avec les extrémistes de droite en Europe, a clairement indiqué que l’UE ne peut plus compter sur le soutien des États-Unis, une condition préalable fondamentale de son existence par le passé.

En discutant de la guerre en Irak en 2003, le WSWS a expliqué que l’ordre d’après-guerre était « en fait un écart par rapport à la norme historique ». David North, président du Comité de rédaction international du WSWS, a écrit que « La tendance plus fondamentale du capitalisme américain, enracinée dans son émergence quelque peu tardive en tant que puissance impérialiste majeure, avait été d’augmenter sa position mondiale au détriment de l’Europe ». Cette analyse a maintenant été confirmée. La position de Trump sur l’Union européenne n’est que l’expression la plus extrême d’un développement qui est en cours depuis longtemps.

Soulignant l’aggravation des tensions, la Maison Blanche considère de plus en plus l’Allemagne comme un adversaire économique des États-Unis. Peter Navarro, le chef du Conseil national du commerce de Donald Trump, est allé jusqu’à qualifier l’Allemagne de manipulateur de devises. Il a dit que l’euro était « grossièrement sous-évalué » et équivalait à un « Deutsche Mark implicite », dont la faible valeur, selon le Financial Times, « donnait à l’Allemagne un avantage sur ses principaux partenaires commerciaux ».

Plus tôt cette semaine, Jens Weidmann, directeur de la Bundesbank allemande, a rétorqué que « les entreprises allemandes sont avant tout compétitives parce qu’elles sont très bien positionnées sur les marchés mondiaux et convaincantes avec des produits innovants. »

Berlin a réagi aux menaces de Washington par des contre-mesures économiques et militaires, essayant de réunir l’Europe derrière ses propres objectifs hégémoniques.

L’hebdomadaire allemand Die Zeit a publié un rapport intitulé « Contre-attaque », qui prétend que l’UE a commencé à « préparer une guerre commerciale contre les États-Unis ». Elle prévoit « réagir aux tarifs punitifs des Américains par des mesures de rétorsion » et cherche un accord de libre-échange avec le Mexique et plusieurs États d’Asie. « Là où les Américains s’enferment, les Européens devraient plutôt être ouverts », déclare-t-il.

Berlin utilise les menaces de Washington et la possibilité de relations plus étroites entre les États-Unis et la Russie pour mettre l’Europe sous sa propre domination. Depuis quelque temps, les médias allemands discutent du Brexit et de l’élection de Trump comme des opportunités plutôt que seulement comme un danger.

Cette semaine, le président sortant, Joachim Gauck, a prononcé un discours à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du Traité de Maastricht, où il a déclaré que « le temps est venu pour les pays européens et en particulier pour l’Allemagne qui, pendant de longues années laissaient les États-Unis assumer seuls le rôle de dirigeant, de devenir plus confiants et plus autonomes ». Il a cyniquement insisté sur le fait qu’il était nécessaire de ne pas « abandonner les valeurs sur lesquelles le projet européen est basé » et a appelé l’Europe à « augmenter ses capacités de défense ».

La tentative de l’Allemagne, sept décennies après sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale, d’exercer une fois de plus la domination sur l’Europe exacerbe les tensions nationales et est une manne politique pour les forces nationalistes de droite.

Dans la plupart des pays européens, la classe dirigeante est divisée sur cette question. En France, alors que la candidate d’extrême droite à la présidentielle Marine Le Pen réclame la sortie de la France de l’UE et s’oriente vers Trump et Poutine, son éventuel adversaire au second tour, Emmanuel Macron, met l’accent sur un parcours décidément pro-allemand et pro-UE.

Cependant, la cause fondamentale de la crise de l’UE ne se trouve pas dans l’élection du Président Trump. Même avant les élections américaines, l’UE était déjà entrée dans la plus profonde crise de toute son histoire. Le Brexit, la crise de l’euro, la dette nationale, la crise des réfugiés, les tensions entre l’Est et l’Ouest et entre le Nord et le Sud, et la montée des partis chauvins de droite menaçaient déjà de la faire voler en éclats.

En même temps, des tensions sociales explosives se développent sous la surface. Une personne sur dix en Europe est officiellement sans emploi et une personne sur quatre est appauvrie ou socialement marginalisée. Dans les pays les plus pauvres d’Europe de l’Est, le salaire mensuel moyen n’est que de 400 euros. Même dans les pays les plus riches, des millions de personnes travaillent dans des conditions précaires au bord de la misère.

La classe dirigeante réagit à cette crise en militarisant, en renforçant et en armant l’appareil d’État, en fermant les frontières et en imposant une austérité sans fin. La classe ouvrière européenne fait face à deux dangers qui sont en fait les deux faces d’une même médaille. Premièrement, elle est confrontée à la transformation de l’UE qui passe d’une union économique à une union militaire qui s’arme également pour supprimer la dissidence sociale et politique interne. Par exemple, la France est en état d’urgence depuis 15 mois. Deuxièmement, elle est confrontée à l’éclatement de l’Europe en États nationaux sous des régimes autoritaires de droite. Ces deux trajectoires signifient une descente dans la guerre et la barbarie.

Cependant, la crise mondiale du capitalisme, exprimée le plus fortement dans la montée de Trump et la crise de l’UE, produit aussi les préalables objectifs pour une offensive de la classe ouvrière, la seule force sociale qui puisse empêcher une répétition des catastrophes du vingtième siècle.

La seule base progressive de l’intégration européenne est le programme des États socialistes unis d’Europe. Pour mener une lutte réussie contre la guerre, le nationalisme et l’inégalité sociale, la classe ouvrière a besoin d’une direction indépendante et révolutionnaire qui s’oppose à tous les représentants de la classe dirigeante sur la base d’une perspective socialiste. Cette direction est le Comité International de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 10 février 2017)