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Trudeau et Trump: une alliance d’agression et de guerre

Par Roger Jordan
14 février 2017

Avec le plein appui de l'élite dirigeante canadienne, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a réagi à l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, à la tête de l'administration la plus droitiste de l'histoire des États-Unis, en signalant qu'il souhaitait maintenir et renforcer le partenariat stratégique et militaire d'Ottawa avec Washington.

Deux événements ont récemment démontré le caractère réactionnaire de l'alliance Trump-Trudeau – une alliance qui sera fondée sur une défense agressive des intérêts prédateurs de l'impérialisme canadien et américain à travers le nationalisme économique, le militarisme et la guerre.

Il y a deux semaines, le chef d'état-major de la Défense du Canada, le général Jonathan Vance, a prononcé un discours lors d'une rencontre à Vancouver au cours duquel il s'est montré enthousiaste pour la future relation entre les États-Unis et le Canada. «Je pense que nous sommes sur le point de faire de grandes choses avec la nouvelle administration», a-t-il proclamé.

Le 6 février, le ministre de la Défense Harjit Sajjan s'est rendu à Washington. Il y a rencontré le secrétaire de la Défense James «Mad Dog» Mattis, qui était à la tête de l'invasion américaine de l'Afghanistan, puis de l'impitoyable assaut contre la ville irakienne de Falloujah en 2004.

La camaraderie exprimée et les compliments mutuels échangés par les deux anciens officiers militaires (Sajjan a servi en tant qu'agent de renseignements dans l'armée canadienne en Afghanistan) étaient d'autant plus inquiétants considérant qu'ils prenaient place tout juste après le retour de Mattis d'un voyage en Corée du Sud et au Japon, où il a repris les dénonciations belliqueuses de l'administration Trump contre la Chine. Dans le cadre du «pivot vers l'Asie» anti-Chine de l'administration Obama, Ottawa et Washington avaient conclu une entente militaire secrète en 2013 afin de coordonner des opérations conjointes dans la région de l'Asie-Pacifique.

Mattis a applaudi le rôle joué par les soldats canadiens en Afghanistan, où ils ont dirigé la contre-offensive néocoloniale dans le sud du pays pendant plus de cinq ans (2005-2011). «Les premiers soldats qui sont venus nous renforcer à Kandahar étaient ceux de l'infanterie légère Princesse Patricia, et ils étaient attendus à bras ouverts», a dit Mattis. «Il y avait le “don't ask, don't tell” à l'époque [la politique de discrimination des homosexuels dans l'armée], mais j'embrassais tous vos hommes qui sortaient de l'avion.»

Sajjan a répondu en soulignant l'engagement continu d'Ottawa et sa volonté de se joindre aux missions de l'armée américaine en Irak et en Ukraine. Il a également insisté sur l'importance de l'alliance du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), un partenariat de la guerre froide qui a été élargi en 2006 afin d'incorporer la défense maritime.

Le fait que Sajjan se soit efforcé de louanger NORAD est significatif. La commission d'examen de la politique de défense, qui publiera bientôt ses conclusions, se préparerait à recommander qu'Ottawa se joigne au bouclier de défense antimissile balistique américain. Ceci se produirait sous la bannière de NORAD et, malgré son nom, viserait à fournir à Washington la capacité de mener et remporter un conflit nucléaire avec la Russie ou une autre grande puissance rivale des bourgeoisies canadienne et américaine.

Pendant que les élites européennes, dont la réaction principale envers Trump demeure la consternation et une poussée pour défendre leurs intérêts de façon plus indépendante et même en opposition aux États-Unis, le Canada s'accroche de plus en plus à l'impérialisme américain. Ceci s'explique par le fait que la bourgeoisie canadienne est déterminée à maintenir son accès privilégié au marché américain ainsi que son rôle en tant qu'allié le plus proche de Washington.

Le partenariat entre le Canada et les États-Unis a servi, depuis la Seconde Guerre mondiale, de pilier majeur de la politique étrangère de l'élite canadienne à partir duquel elle a affirmé ses ambitions impérialistes à travers le globe. Afin de maintenir et renforcer ce partenariat, les gouvernements canadiens ont déployé des troupes dans presque toutes les guerres et interventions militaires menées par les États-Unis au cours du dernier quart de siècle, incluant la guerre du Golfe de 1991, la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie, l'opération de «changement de régime» en Haïti, la guerre en Afghanistan et la guerre contre la Libye en 2011.

Le Canada est également profondément impliqué dans les offensives militaires-stratégiques dans les régions du Moyen-Orient riche en pétrole, de la Russie et de la Chine. Les troupes canadiennes sont en train d'être déployées afin de mener l'un des quatre bataillons «avancés» de l'OTAN en Europe de l'Est qui visent la Russie. Les forces spéciales canadiennes entraînent les forces kurdes en Irak dans des supposés rôles de «conseillers et assistants» qui les ont menées au front à plusieurs reprises. Ottawa a également déployé 200 entraîneurs militaires en Ukraine où ils préparent des troupes loyales au gouvernement d'extrême droite à Kiev afin de, dans les mots de Trudeau, «libérer» les régions orientales du pays des séparatistes prorusses.

Afin de souligner l'importance qu'il attache à la coordination des initiatives militaires-sécuritaires avec Washington, le gouvernement Trudeau a repoussé le déploiement de 600 soldats en Afrique afin de mener une guerre contre-insurrectionnelle sous la bannière bleue du «maintien de la paix» des Nations Unies. Cette décision aurait contrarié l'Allemagne et la France, qui attendaient l'aide canadienne dans la «pacification» de l'Afrique centrale et occidentale. Mais les représentants du gouvernement Trudeau ont sèchement expliqué aux médias qu'avant de se lancer, ils voulaient s'assurer d'avoir les ressources militaires nécessaires afin de pouvoir répondre à toute «demande» de l'administration Trump.

Des hauts placés du gouvernement libéral ont souligné que la guerre est un lien durable entre Washington et Ottawa. À la suite de sa rencontre avec Mattis, Sajjan a remarqué que l'alliance Canada-États-Unis avait été «forgée sur le champ de bataille». Exprimant sa confiance en la capacité du gouvernement Trudeau d'établir une relation productive avec les États-Unis de Trump, Andrew Leslie, le secrétaire parlementaire de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, a déclaré, «Nous avons établi une réputation gagnée par le sang en étant présent où ça compte, et par notre force et notre détermination, et parce que nous livrons la marchandise.»

Un lieutenant-général retraité et ancien commandant des forces canadiennes en Afghanistan, Leslie joue un rôle clé dans la gestion des relations Canada-États-Unis, à cause de ses relations étroites avec Mattis, le conseiller en matière de Sécurité nationale de Trump, le général Michael Flynn, et d'autres militaristes dans des postes clés de l'administration.

La relation sans précédent de l'administration Trump avec des ex-officiers militaires et la promotion de l'armée, illustrée par la présence inexpliquée de dix officiers hauts gradés derrière le président lors de son discours inaugural, a provoqué peu d'inquiétude, voire aucune, parmi l'élite canadienne. Celle-ci n'est pas non plus rebutée par les mesures manifestement antidémocratiques de Trump, telles que son interdiction d'entrée aux États-Unis pour toute personne provenant de sept pays musulmans. Une source gouvernementale de haut rang aurait dit au Globe and Mail, «En fait, nous nous entendons très bien avec ces gens», avant d'ajouter, «Ils disent de très bonnes choses de nous. Ils disent qu'ils adorent le Canada.»

Les médias patronaux et les groupes de réflexion du Canada ont profité des promesses de Trump de renforcer l'armée américaine et ses critiques des États membres de l'OTAN qui ne «contribuent pas assez» pour renforcer leur campagne de longue date selon laquelle le Canada doit rapidement s'engager à atteindre la cible d'un budget de défense équivalent à 2 pour cent du PIB. Ceci nécessiterait le doublement des dépenses militaires canadiennes, ce qui totaliserait 40 milliards de dollars par année.

À son retour de Washington, Sajjan a indiqué que le gouvernement libéral haussera le budget de la défense canadien au-delà des augmentations planifiées aux dix ans annoncées dans le budget de 2015 des conservateurs. «Nous nous engageons à investir en défense», a-t-il dit lors d'une conférence de presse mardi dernier.

Toute augmentation dans dépenses militaires sera payées par des mesures d'austérité visant la classe ouvrière. Comme l'a récemment remarqué John Ivison du National Post, le Canada prévoit un budget déficitaire de 25 milliards cette année et Ottawa a déjà fait des coupes dans «ce qui était évident», et toute autre économie exigera des décisions impopulaires. Il a cité Brian Lee Cowley, à la tête du McDonald Laurier Institute de droite, qui a noté que «Pratiquement tous les choix disponibles sont politiquement difficiles ou économiquement dommageables.»

(Article paru d'abord en anglais le 9 février 2017)