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La présidence de Trump et le conflit à venir entre l'Europe et l'Amérique

Par Chris Marsden
20 janvier 2017

L'inauguration de Donald Trump en tant que président des Etats-Unis présage une déterioration sans précédent dans la période d'après-guerre entre les Etats-Unis et l'Europe, et avant tout entre les Etats-Unis et l'Allemagne.

Avant la cérémonie aujourd'hui, Trump a accordé une entrevue au Sunday Times britannique et au journal allemand Bild. C'était une salve tirée contre les institutions qui ont fondé l'ordre d'après-guerre en Europe.

Trump a applaudi la sortie britannique de l'Union européenne, en traitant l'UE d'outil de la domination allemande et en prédisant que « d'autres partiront. ... Quand même, on a formé l'UE, en partie, pour battre les Etats-Unis dans le commerce, d'accord ? Donc moi je ne m'inquiète pas trop si c'est ensemble ou séparément, pour moi c'est égal ».

Il a menacé l'industrie automobile allemande de sanctions et attaqué la chancelière Angela Merkel, dont la politique sur les réfugiés aurait déstabilisé l'Europe selon lui. Il a aussi critiqué les sanctions contre la Russie, déclarant qu'il considérait que l'OTAN est « obsolète ».

C'est la première fois qu'un président américain se fixe ouvertement comme but la dissolution de l'UE. Trump n'a laissé aucun doute qu'il voulait inciter le Royaume-Uni contre l'Allemagne, et il s'est solidarisé avec le UK Independence Party et d'autres partis antieuropéens d'extrême-droite.

La réaction de l'élite politique européenne a été uniformément hostile. En Allemagne, Merkel a déclaré, « Je crois que nous les Européens sommes maîtres de notre propre destin ». Sigmar Gabriel du Parti social-démocrate a insisté, « Ce n'est pas le moment d'adopter une attitude servile. ... Dans nos relations avec Trump, il faut la confiance en soi allemande et une position claire ».

Le président français, François Hollande, a déclaré qu'il fallait fonder la « coopération transatlantique » sur les intérêts et les valeurs européennes.

Les boîtes à idées et les médias européens prédisent une escalade du militarisme et de tensions nationalistes. « Les Etats membres de l'UE devront envisager plus d'autonomie stratégique en renforçant la défense collective à l'interieur de l'UE », dit Felix Arteaga de l'Institut Royal Elcano à Madrid.

Selon Judy Dempsey de Carnegie Europe, Trump « pourrait ressusciter de vieilles craintes allemandes d'un encerclement » en encourageant l'Europe à « se liguer contre l'Allemagne ». Elle a ajouté, « C'est la nouvelle perspective politique, l'Europe et l'Allemagne devront donc réagir ».

Dans le Guardian, Natalie Nougayrède a prédit que « L'Europe pourrait revenir à la politique des sphères d'influence ... et les gouvernements pourraient sécuriser leurs propres intérêts quoi qu'il en coûte à leurs voisins et à l'avenir du continent ».

La position « Amérique d'abord » de Trump bouleverse les relations euro-américaines. Le Christian Science Monitor cite John Hulsman, un spécialiste des relations transatlantiques, qui critique « les élites européennes » pour s'être « habituées à des dirigeants américains Wilsoniens qui ne questionnaient pas la direction par les Etats-Unis du système internationaliste d'après-guerre », et ne pas s'être ajustées assez vite au « point de vue plus 'Jacksonien' et nationaliste adopté par Trump ».

Jusqu'ici, la classe dirigeante américaine a voulu restreindre ces tendances unilatéralistes. Elle jugeait que leur mise en application sans retenue minerait sa capacité d'exercer son hégémonie mondiale. Une des questions qui provoque une large hostilité dans le renseignement américain envers Trump est sa relation avec le président russe, Vladimir Poutine ; ils croient que l'épouvantail russe joue un rôle essentiel dans les mécanismes par lesquels Washington a exercé sa domination en Europe, par le biais de l'OTAN et de l'UE.

La dernière fois que des tensions ont explosé entre les Etats-Unis et l'Europe était en 2003, avant la guerre en Irak, quand le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a dénoncé la France et l'Allemagne pour n'avoir pas approuvé l'action américaine en Irak. Il a traité les deux pays de « vieille Europe », en leur opposant l'Europe de l'Est.

Le 26 janvier de cette année, le World Socialist Web Site a publié un commentaire de David North intitulé « Comment agir envers l'Amérique ? Le dilemme européen », qui analysait l'importance historique de ce conflit.

North a expliqué que la relation des Etats-Unis envers l'Europe de 1945 à 1991 « se fondait essentiellement sur leur calcul de leurs intérêts économiques et géopolitiques essentiels dans le cadre spécifique de la Guerre froide. ... Ce qui déterminait l'attitude américaine envers l'Europe était le besoin de (1) veiller à isoler l'Union soviétique et à minimiser son influence en Europe de l'Ouest ('l'endiguement'), et (2) d'empêcher une révolution sociale à une époque où la classe ouvrière européenne était particulièrement combative et très politisée.

« Cet accent des Etats-Unis sur leur alliance avec l'Europe de l'Ouest s'écartait en fait de la norme historique. La tendance plus fondamentale du capitalisme américain, qui ressort de son émergence un peu attardée en tant que puissance impérialiste, avait été de renforcer sa position mondiale au dépens de l'Europe ».

North a ajouté, « La dissolution de l'Union soviétique a fondamentalement changé le contexte international des relations diplomatiques d'après-guerre. Les Etats-Unis n'avaient plus besoin de renforcer l'Europe de l'Ouest en tant que rempart contre l'Union soviétique. En plus, la disparition de l'URSS a créé un vide géopolitique que les Etats-Unis entendaient bien exploiter à leurs propres fins ».

Dans ce contexte, il a cité la mise en garde prophétique de Léon Trotsky en 1928 :

« En période de crise, l'hégémonie des Etats-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. Les Etats-Unis liquideront et surmonteront leurs difficultés et leurs troubles, avant tout au détriment de l'Europe ; peu importe où cela se passera, en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même ; peu importe que ce soit par la voie 'pacifique' ou par des moyens militaires ».

Le dilemme anticipé en 2003 atteint de vastes proportions. Une partie de la bourgeoisie américaine continuent à s'opposer violemment aux attaques de Trump contre l'UE et contre l'Allemagne ; le secrétaire d'Etat sortant, John Kerry, a traité Merkel de « courageuse » et les remarques de Trump de « déplacées ». Quels que soient ces désaccords, les Etats-Unis sont engagés dans une trajectoire vers le protectionnisme et la guerre commerciale afin de contrer la menace à son hégémonie mondiale que posent la montée de la Chine et d'autres puissances rivales, et les débâcles militaires qu'ils ont souffert depuis 2003. Ceci provoquera inévitablement des conflits avec l'Europe.

Personne ne peut prédire dans le détail les conséquences de ce virage géostratégique des Etats Unis, y compris les alliances qui se formeront entre l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, et la Russie. Il faut ajouter à cela le rôle que la Chine pourrait jouer en tant que contrepoids à l'Amérique.

Toutefois, la toile de fond de tous ces conflits sera l'explosion des antagonismes nationaux. Le corollaire de la politique « Amérique d'abord » de Trump sera la montée des pressions pour « l'Allemagne d'abord », « la Grande Bretagne d'abord », « la France d'abord » et la dissolution de l'Europe en blocs de puissance rivaux.

Le projet d'intégration européenne sous le capitalisme touche à sa fin, ce qui attisera tous les conflits que cette intégration était censée contenir.

Rien ne reste des promesses qu'une union politique et un Marché commun produiraient la paix et la prospérité. La réaction sociale et la montée de partis fascisants dominent dans tous les pays. Les puissances européennes appellent constamment à la remilitarisation et les troupes de l'OTAN se regroupent sur la frontière russe, mais l'austérité est le seul point sur lequel ils sont d'accord.

Les attaques contre la classe ouvrière s'intensifieront, Berlin, Paris et Londres insistant tous sur plus de « sacrifice national » pour trouver les vastes sommes que nécessitent la remilitarisation du continent et rivaliser avec les autres grandes puissances.

La bourgeoisie s'est démontrée incapable de résoudre la contradiction fondamentale entre le caractère intégré de l'économie mondiale et la division du monde en Etats-nation antagonistes fondés sur la propriété privée des moyens de production, ce qui la pousse vers une nouvelle guerre pour rediviser le monde.

La classe ouvrière d'Europe doit procéder d'une compréhension du fait que la période d'après-guerre dans laquelle plusieurs générations de travailleurs ont grandi, depuis 1945, est révolue, et qu'elle entre dans une prélude à une nouvelle guerre. Elle doit se poser la tâche d'opposer l'offensive pour l'austérité, le militarisme et la guerre par toutes les puissances impérialistes.

Surtout, elle doit chercher consciemment à unifier consciemment ses luttes avec celles des travailleurs aux Etats-Unis et à travers le monde. L'explosion de l'opposition ouvrière au gouvernement d'oligarques et de fauteurs de guerre assemblé par Trump encouragera inévitablement les luttes de la classe ouvrière européenne.