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L’acquisition de Whole Foods par Amazon et la nécessité de la propriété publique

Par Eric London
26 juin 2017

Le 16 juin, Amazon a annoncé son intention d’acheter le géant du commerce de l’alimentation Whole Foods pour 13,7 milliards $. L’entente, qui devrait être conclue plus tard cette année, a fait exploser le cours des actions d’Amazon, permettant au PDG Jeff Bezos d’empocher 2,88 milliards $ en une seule journée.

L’achat de Whole Foods procure un point d’entrée à Amazon dans l’industrie du commerce de détail alimentaire, qui se chiffre à 800 milliards $, ainsi que la possession de plus de 460 magasins à travers les États-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne. L’expansion est un exemple de la concentration sans précédent du pouvoir économique entre une poignée de sociétés qui dominent l’économie capitaliste mondiale.

Le Wall Street Journal rapportait le 17 juin que l’achat de Amazon «n’est que l'exemple extrême d’un phénomène plus vaste et fondamental»: le fait que beaucoup d’entreprises dans toutes les industries «seront achetées ou détruites et le pouvoir et la richesse seront concentrées entre les mains de quelques compagnies dans une mesure jamais vue depuis l'Âge d'or... Nous allons devoir nous demander, en tant que pays et en tant que civilisation, si nous pouvons permettre la concentration d'autant de pouvoir entre les mains de si peu d’entreprises.»

L’acquisition laisse présager un assaut sans pitié contre les emplois, les salaires, et les conditions de travail des employés de Whole Foods, qui marquera une nouvelle étape dans l’assaut contre tous les travailleurs du commerce de détail. Bloomberg News a noté qu'Amazon «veut moins d’employés dans chaque magasin [Whole Foods], et que ceux qui restent devront fournir des conseils d'expert sur les produits, plutôt que de faire des tâches ordinaires.» Les histoires d’horreur de super exploitation provenant d’employés d’Amazon peuvent donner une idée aux travailleurs de Whole Foods de ce à quoi ils peuvent s’attendre.

Amazon n’a pas seulement crû pour devenir le plus important commerçant en ligne, elle possède de plus en plus l’infrastructure même du marché en ligne, empochant 1 $ pour chaque 2 $ dépensé sur internet. Ses algorithmes dirigent les flux quotidiens de milliards de dollars en produits à travers le monde. Elle a utilisé sa domination du marché en ligne comme un tremplin vers d’autres industries, instrumentalisant son poids économique pour anéantir ses rivaux en réduisant artificiellement les prix et en acquérant des parts de marché.

Lina Khah a écrit dans un article du Yale Law Journal de 2017 par rapport au monopole croissant d’Amazon qu’«en plus d’être un commerçant de détail, Amazon est une plateforme de marketing, un réseau d’approvisionnement logistique, un service de paiement, un créditeur, une maison d’enchères, une importante maison d’édition, un producteur de télévision et de films, un créateur de mode, un fabricant de matériel et un des principaux fournisseurs d’espace de serveurs cloud et de puissance de calcul informatique. En grande partie, Amazon s’est étendue dans ces domaines par l’acquisition d’entreprises existantes.»

Le service de stockage de données d’Amazon cloud, par exemple, possède 33% du marché, plus que Microsoft, IBM et Google combinés. On retrouve parmi ses clients d'importantes sociétés ainsi que la Central Intelligence Agency (CIA), la National Security Agency (NSA) et le département de la Défense.

L’entreprise possède une part importante des canaux logistiques de la distribution internationale, reliant près de 400.000 travailleurs dans des centaines de centres de traitement de commandes éparpillés sur 5 continents. Amazon dispose d'une flotte de camions, de cargos, de drones et d’avions, en plus d’une petite armée de livreurs à la Uber, qui transportent des marchandises vers plus de 100 pays.

La domination croissante d’Amazon fait partie d’une concentration du pouvoir plus vaste à travers toutes les industries. La part du PIB produite aux États-Unis par les 100 entreprises les plus importantes a augmenté de 33% en 1994 à 46% en 2013. Les cinq plus grandes banques américaines possèdent 45% des actifs bancaires, près du double de leurs 25% en 2000.

Chaque industrie – l’aviation, les télécommunications, la santé, l’informatique, la pharmaceutique, etc. – est dominée par un nombre de plus en plus petit d’entreprises. Il s’agit du résultat délibéré des politiques appliquées par les partis démocrate et républicain qui ont démantelé les réglementations sur les sociétés et émasculé les lois antitrust déjà anémiques du début et du milieu du 20e siècle.

En conséquence, les sociétés géantes sont reliées par un réseau commun de propriétaires concentrés dans l’industrie financière. Un petit nombre de firmes de Wall Street possèdent les plus grandes parts d’Amazon et de Whole Foods: des actionnaires institutionnels en possèdent 62% et 93% respectivement. Trois institutions financières – BlackRock, Vanguard et State Street – sont parmi les plus importants actionnaires institutionnels d'Amazon et de Whole Foods.

Lorsque leurs parts sont prises ensemble, ces trois institutions financières représentent les plus importants actionnaires de 1662 sur 3900 sociétés anonymes américaines, employant plus de 23 millions de personnes avec une capitalisation boursière presque égale au PIB des États-Unis.

La domination des banques et des monopoles alimente la compétition entre les entreprises pour intensifier l’extraction de la plus-value du travail de leur main d’œuvre, ce qui provoque une forte augmentation de l’inégalité sociale.

Une étude de 2017 de deux chercheurs de l’Université Colombia et l’Université de Girona en Espagne intitulée «La finance et le déclin mondial de la part du travail» a conclu que jusqu’à 57% du déclin de la part du revenu mondial du travail provient de la croissance de la domination du capital financier sur l’économie mondiale, enrichissant davantage l’oligarchie financière. D’après des données américaines d’une étude de 2016 des économistes Saez, Picketty et Zucman, 89% de toutes les actions de sociétés sont possédés par les 10% les plus riches de la population.

La vaste opération internationale d’Amazon témoigne d’un autre processus sous-jacent qui a lieu dans l’économie mondiale. L’organisation d’axes mondiaux d’approvisionnement, propulsée par les avancées dans les domaines de la communication, des transports et de l’ingénierie, transforme les relations sociales, joignant la classe ouvrière internationale de différentes industries dans un seul processus de production comme jamais auparavant.

Les conditions pour soumettre l’économie mondiale aux besoins de l’humanité sont déjà présentes. Mais sous le capitalisme, ces tendances progressistes sont utilisées contre la classe ouvrière. Les avancées en technologie et l’intégration mondiale de la production deviennent des armes dans les mains de la classe capitaliste pour détruire les emplois et les conditions de vie pour la vaste majorité de la population, tandis que le conflit entre le caractère mondial de la vie économique et le système d’États-nations du capitalisme produit le militarisme et la guerre.

La transformation socialiste de l’économie mondiale, l’expropriation de la richesse de sociétés comme Amazon pour les transformer de géants exploiteurs à la recherche de profit en des services publics internationaux, organisés et dirigés démocratiquement par les travailleurs, est une nécessité.

Le réseau logistique international d’Amazon est un parfait exemple. Au lieu d’enrichir les actionnaires d’Amazon et de faciliter l’exploitation de la classe ouvrière, la précision et la rationalité des lignes d’approvisionnement d’Amazon pourraient être utilisées pour organiser la distribution intelligente des biens à travers le monde, de chaque région selon ses moyens, à chaque région selon ses besoins, en temps réel.

Les vastes réserves de données d’Amazon et son outil Echo pourraient être utilisés pour détecter des urgences, les catastrophes, ou des besoins sociaux généraux à combler. Au seul clic d’un bouton, des travailleurs pourraient diriger la distribution d’équipement médical, de matériaux de construction, d’eau potable et de nourriture dans tous les recoins du monde. Des milliers d’écoles, de bibliothèques, de musées, d’hôpitaux, de théâtres, d'installations de traitement de l’eau et de parcs pourraient être construits. Les limitations géographiques ne seraient plus une limitation pour l’accessibilité aux ressources ou au niveau culturel des habitants.

Le Comité international de la Quatrième Internationale a lancé en mai dernier la Voix internationale des travailleurs d'Amazon (VITA), une publication visant à documenter les luttes de centaines de milliers de travailleurs Amazon et à procurer une stratégie politique basée sur la compréhension que la lutte contre ce colosse international requiert une réponse unifiée internationale. La VITA a été accueillie avec beaucoup enthousiasme par les travailleurs dans une dizaine de pays, et des milliers d'entre eux suivent la VITA sur Facebook.

L’opposition croissante à la dictature corporatiste parmi les travailleurs d'Amazon reflète la réponse de la classe ouvrière face à l’inégalité sociale et la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains de quelques banques et sociétés.

Afin de défendre leurs droits, les travailleurs doivent établir leurs propres comités d’usine, basés sur le principe de la lutte des classes et libérés de toute influence de l’entreprise, des syndicats nationalistes et corporatistes et des partis de la classe dirigeante. Le but de ces comités sera de faire le pont avec leurs frères et sœurs de classe à travers le monde dans une lutte internationale unifiée. Cela doit être relié à une lutte politique de toute la classe ouvrière pour mettre fin à la dictature des grandes banques et sociétés et établir une société basée sur les besoins sociaux, et non pas le profit privé.

Pour en savoir plus, contactez dès aujourd'hui la VITA et faites partie de la lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 22 juin 2017)