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Baberowski se réclame de ses modèles d’extrême-droite

Par Peter Schwarz
23 juin 2017

Deux semaines après avoir été débouté par la cour d’appel de Cologne (OLG), le professeur Jörg Baberowski a publié, dans le Basler Zeitung, un quotidien suisse écrit en allemand, un article dans lequel il se solidarise avec Armin Mohler, un pionnier de la Nouvelle Droite.

Baberowski, qui enseigne l’histoire à l’Université Humboldt de Berlin (HU), a échoué dans sa tentative d’interdire au comité général des étudiants (ASTA) de l’Université de Brême de le décrire comme un extrémiste de droite et un raciste. Il a répondu à sa défaite devant la cour en se réclamant ouvertement de ses modèles d’extrême-droite.

Dans un papier intitulé « L’homme n’est pas une abstraction » (Der Mensch ist keine Abstraktion), Baberowski réitère une déclaration qui avait constitué un élément essentiel lors du procès de Cologne. En septembre 2015, il avait justifié son opposition à l’intégration d’un grand nombre de réfugiés en déclarant que ces derniers interrompaient « la continuité du patrimoine culturel [Überlieferungszusammenhang] qui est la nôtre et qui confère à la société sa stabilité et sa consistance. » Selon Baberowski, « Les expériences du vivre-ensemble, du lu et du vu en commun » constituent le ciment qui permet à la société de tenir ensemble.

Même la première décision de la juridiction inférieure, le tribunal de grande instance de Cologne, qui avait tranché en faveur de Baberowski sur plusieurs points, avait soutenu que cette déclaration justifiait de le qualifier d’« extrémiste de droite ». Il y a deux semaines, la cour d’appel de Cologne rejetait tous les chef d’accusation de sa plainte.

À présent, Baberowski réaffirme sa thèse d’extrême droite en s’appuyant sur un auteur qui, dans l’après-guerre, avait relancé « le nationalisme völkisch des années 1920 » et qui, de nos jours, est vénéré comme le « père fondateur » de la nouvelle droite, comme l’écrivait en juillet 2016 l’hebdomadaire allemand Die Zeit.

Baberowski commence son article par une citation du recueil de Mohler parue en 1990 et intitulée Insultes envers les Libéraux : « L’idée d’un individu autonome à laquelle les libéraux tiennent tant, est la pire des abstractions. »

Il a ensuite résumé la nouvelle progression théorique de Mohler. « Tout être humain se trouve dans un contexte de vie, lié à la famille, aux amis et aux souvenirs qui donnent continuité à l’existence », a-t-il écrit pour conclure : « C’est un principe central de la pensée conservatrice que de concevoir les gens en groupes et dans la cohérence des traditions. »

La conception d’une communauté « basée sur des liens primordiaux » dans laquelle les gens s’appuient sur « leur propre groupe, leurs relations, leur voisinage, leur religion ou leur origine ethnique [sic !] », comme l’écrit textuellement Baberowski, appartient bien aux principes de la pensée ultraconservatrice et fasciste. C’est dans cette optique que les nazis ont forgé le terme « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft).

Le fait que Baberowski est un extrémiste de droite et un raciste est souligné par le fait qu’il s’approprie de telles conceptions. Alors que dans le passé (par exemple, lors de l’entretien du 20 septembre 2015 avec le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung), il s’était décrit comme représentant un « esprit libéral » mais s’en prend actuellement au libéralisme en se fondant sur un fasciste reconnu.

Né en 1920, le publiciste suisse Armin Mohler avait rejoint en 1942 les Waffen-SS en Allemagne. Après la guerre, il évolua dans les cercles de droite et d’extrême-droite. Il fut pendant un certain temps le secrétaire privé de l’écrivain Ernst Jünger et pendant un court laps de temps, la plume du chef de l’Union chrétienne-sociale Franz Josef Strauß. Il participa à la fondation du parti d’extrême droite Die Republikaner (Les Républicains), il fut chroniqueur pour des journaux d’extrême-droite tels Junge Freiheit et Deutsche National-Zeitung et il encouragea Alain de Benoist, un précurseur de la Nouvelle droite en France.

Mohler est considéré comme le représentant moderne le plus important de la « révolution conservatrice », un concept qu’il contribua à façonner et au sujet duquel il publia de nombreux écrits. Il s’agit d’un groupe de tendances idéologiques se distinguant par leurs caractéristiques antilibérales, antidémocratiques et anti-égalitaires qui ont préparé la voie au national-socialisme sous la République de Weimar.

Mohler, qui est décédé en 2003, resta fidèle jusqu’à la dernière minute à ses modèles fascistes. Interrogé en 1995 par le Wochenzeitung pour savoir s’il admirait toujours Hitler, il a répondu : « Qu’entend-on par admiration ? Lui, au moins a créé une véritable direction. Les cadres qu’il a attirés avaient du style. »

La même année, il déclarait au Leipziger Volkszeitung qu’il était fasciste « selon la définition de Jose Antonio Primo de Rivera », le dictateur et prédécesseur espagnol de Franco à la tête du mouvement de la Phalange. Il a ajouté : « Pour moi, le fascisme c’est lorsque les libéraux déçus et les socialistes déçus se réunissent pour créer quelque chose de nouveau. Il en a résulté ce que l’on peut appeler la révolution conservatrice. »

Mohler est maintenant pris pour modèle par des groupes tels Pegida et certains éléments de l’extrême-droite de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne). Götz Kubitschek, l’un des influents idéologues de ces cercles, a rédigé en 2003 une notice nécrologique passionnée de Mohler en se désignant expressément comme son « élève ».

Baberowski non seulement est d’accord avec l’approche antilibérale de Mohler, qui rejette les idéaux façonnés par les Lumières et les révolutions américaine et française de l’égalité, de la liberté et de l’autonomie de l’individu (« la pire de toutes les abstractions »). Tout comme Mohler et ses précurseurs fascistes, Baberowski tire également des conclusions autoritaires.

« Les libéraux ne peuvent pas se rendre compte », a-t-il écrit, « que des gens dans des ordres sociaux autoritaires ont des libertés d’action qu’ils n’auraient pas s’ils comptaient sur des décisions débouchant sur l’inconnu et l’incertain. La plupart des gens veulent la sécurité, la prévisibilité et la stabilité. Ils ne veulent que des changements qui ne remettent pas en cause leur mode de vie. »

Selon Baberowski, seuls les fortunés – les gens qui vivent « dans les quartiers bourgeois […] où ils restent entre eux », peuvent se permettre le libéralisme et le cosmopolitisme. En revanche, les pauvres, qui vivent dans des conditions précaires, ont besoin d’un ordre autoritaire et de communautés « basées sur des liens primordiaux », c’est-à-dire d’un régime fasciste.

Il est préoccupant qu’un professeur à l’Université Humboldt formule une telle affirmation de vues autoritaires et d’extrême-droite dans le Basler Zeitung, qui fait partie de l’empire médiatique de l’extrémiste de droite suisse Christoph Blocher. Le problème est aggravé par le fait que la direction de l’université et plusieurs professeurs continuent à ce jour de prendre fait et cause pour Baberowski en décrivant ses déclarations comme « n’étant pas d’extrême-droite » et en décrétant que toute critique à son égard est « inacceptable. »

Une déclaration officielle à cet effet de la présidence de l’Université Humboldt reste accessible sur son site web. Dans une lettre ouverte, les Étudiants et jeunes Internationalistes pour l’égalité sociale (International Youth and Students for Social Equality, IYSSE) ont demandé à l’université de réfuter officiellement cette déclaration. L’université a depuis confirmé la réception de la lettre mais n’y a pas répondu et n’a pas retiré la déclaration. Aucun des 23 professeurs signataires de la déclaration n’a retiré sa signature. L’on ne peut interpréter un tel état de fait que comme une décision consciente de défendre ou au moins de couvrir des positions d’extrême-droite.

(Article original paru le 21 juin 2017)