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La déclaration de Comey déclenche une nouvelle tempête médiatique contre Trump

Par Patrick Martin
10 juin 2017

La déclaration publiée mercredi par l’ancien directeur du FBI James Comey détaillant des efforts répétés du président Trump pour interférer avec l’enquête du FBI sur les liens allégués entre la campagne présidentielle de Trump et le gouvernement russe a révélé une étape nouvelle et plus explosive dans la crise politique du gouvernement Trump et de l’élite dirigeante américaine dans son ensemble.

Cela suit des articles de presse mardi qui indiquaient que Trump avait demandé au directeur du renseignement national, Dan Coats, et au directeur de l’agence de sécurité nationale, Michael Rogers, d’intervenir auprès de Comey contre l’enquête sur les liens avec la Russie. Mercredi lors d’une audience de la Commission sénatoriale du renseignement, Coats et Rogers ont refusé de discuter de ces allégations, malgré les questions répétées des sénateurs démocrates.

Comey devrait témoigner devant la même commission du Sénat avant-hier matin. Il a préparé la déclaration pour la lire à l’audience, mais à sa demande, elle a été rendue publique mercredi après-midi, à temps pour dominer les émissions télévisées du soir. Le moment a été choisi délibérément pour favoriser un tempête médiatique dirigée contre la Maison-Blanche de Trump.

La déclaration de Comey détaille cinq des neuf conversations individuelles que Comey prétend avoir eues avec Trump au cours des quatre premiers mois de 2017 – alors qu’il n’avait eu que deux conversations de ce genre avec le président Obama au cours des trois années suivant la désignation de Comey par Obama comme directeur du FBI.

Il s’agit de trois rencontres en personne, le 6 janvier, le 27 janvier et le 14 février, et deux conversations téléphoniques, le 30 mars et le 11 avril, le dernier contact direct avant que Trump renvoie Comey de son poste de directeur du FBI le 9 mai. Ce qui s’est passé dans les quatre autres conversations entre Trump et Comey n’est toujours pas clair, mais ce sera probablement l’une des questions posées à Comey lorsqu’il comparaît devant la commission du Sénat.

La réunion du 27 janvier, un dîner à deux à l’initiative de Trump, a été largement rapportée auparavant par une fuite aux médias de la note rédigée peu de temps après par Comey sur cette discussion. Trump y avait demandé au directeur du FBI s’il souhaitait rester en poste, alors que ce dernier avait déjà dit à Trump qu’il aimerait aller au bout de son mandat de 10 ans, qui devait se terminer en 2023.

Le quid pro quo impliqué, par le compte-rendu de Comey, était que Trump s’attendait à de la « fidélité » s’il maintenant le directeur du FBI en place. Selon Comey, il a offert de l’« honnêteté » comme devoir envers le président, avant de finalement accepter une « honnête loyauté » comme un compromis ambigu.

La réunion du 14 février s’est déroulée un jour après le licenciement du général retraité Michael Flynn du poste de conseiller de Trump à la sécurité nationale, prétendument pour avoir menti au vice-président, Mike Pence, sur ses discussions avec l’ambassadeur de Russie à Washington. D’après le compte-rendu de Comey, Trump lui a demandé de laisser tomber toute enquête supplémentaire sur Flynn. « J’espère que vous vous voyez abandonner cela, laisser Flynn tranquille », a-t-il dit en citant Trump. « C’est un bon gars. J’espère que vous pourrez laisser tomber cela. »

Comey affirme qu’il n’a jamais communiqué cette demande aux agents du FBI et aux avocats du ministère de la justice impliqués dans l’enquête sur l’ingérence supposée de la Russie dans les élections américaines, qui comprenait un examen des activités et des contacts de Flynn.

L’ancien directeur du FBI affirme également qu’après cette réunion, il s’est adressé au procureur général (AG), Jeff Sessions, avec une demande extraordinaire : « J’ai profité de l’occasion pour implorer le procureur général d’empêcher à l’avenir toute communication directe entre le président et moi. J’ai dit à l’AG ce qui venait de se passer – on lui demandait de partir alors que le directeur du FBI, qui est sous les ordres de l’AG, est resté en place – c’était inapproprié et ne devrait jamais se produire. Il n’a pas répondu. »

Le 20 mars, Comey a fait sa déclaration publique très médiatisée devant la Commission du renseignement de la Chambre, confirmant l’existence de l’enquête du FBI sur une éventuelle collusion entre la campagne Trump et les responsables du gouvernement russe, qui avait été un secret de polichinelle à Washington pendant des mois.

Dix jours plus tard, Trump a téléphoné directement à Comey, se plaignant que l’enquête sur les liens avec la Russie était un « nuage » planant sur son administration et demandait ce qui pourrait être fait pour « enlever le nuage ». Il a fait plusieurs tentatives, en suggérant à Comey que des assistants « satellites » dans sa campagne auraient pu faire quelque chose de mal, mais que lui, Trump, n’avait rien à se reprocher. Il a également remis en question le rôle du directeur adjoint du FBI, Andrew McCabe, dont la femme était une candidate démocrate battue aux législatives de l’État de Virginie en 2015.

Le 11 avril ce fut le dernier appel de Trump à Comey. Dans cet appel, Trump s’est de nouveau plaint du « nuage » de l’enquête sur les liens avec la Russie. Comey a assuré à Trump, pour la troisième fois, qu’il n’était pas personnellement une cible de l’enquête, et Trump a répété une demande que le directeur du FBI le fasse savoir publiquement. Comey a informé le ministère de la Justice de cette demande, mais n’a pris aucune autre mesure.

L’attention des médias a été largement axée sur ces quatre interactions, après que Trump a pris ses fonctions, car elles étayent une forme d’ingérence directe du président dans une enquête sur sa propre campagne, qui pourrait bien constituer une entrave à la justice, une infraction qui peut donner lieu à un impeachment.

Mais c’est la réunion du 6 janvier qui est en réalité la plus révélatrice de la guerre politique au sein de l’État capitaliste américain. Cette réunion a eu lieu à Trump Tower à New York City. Les principaux dirigeants de l’appareil de renseignement se sont rendu à Manhattan pour donner un briefing au président élu sur cette enquête. Comey et le directeur du renseignement national James Clapper y étaient.

La réunion a été soigneusement préparée par les chefs des services de renseignement, qui s’opposaient à la volonté affichée de Trump de chercher de meilleures relations avec la Russie et de se retirer des efforts visant à renverser le président syrien Bashar al-Assad, l’allié arabe isolé de Moscou. Les allégations non étayées d’une « intervention » russe lors des élections américaines ont été diffusées par les services de renseignement, en utilisant le New York Times et le Washington Post comme leurs principaux porte-parole, afin de bloquer un tel changement dans la politique étrangère des États-Unis.

Comey a été envoyé informer Trump « sur certains aspects personnellement sensibles de des informations rassemblée lors de l’évaluation » de l’intervention supposée de la Russie dans les élections américaines, dont un rapport de 36 pages, compilé par un ancien officier du renseignement britannique, faisant des allégations non corroborées selon lesquelles Trump avait été accompagné de prostituées lors d’un voyage d’affaires à Moscou et était vulnérable au chantage russe.

Selon Comey, les agences de renseignement « pensaient qu’il était important, pour diverses raisons, d’alerter le président entrant de l’existence de ces documents, même si c’était purement licencieux et non vérifié ». En d’autres termes, ils ont cherché à s’en servir pour intimider Trump.

Comey a été choisi pour transmettre le message parce qu’il ne quittait pas ses fonctions le 20 janvier, contrairement aux autres hauts fonctionnaires, puisqu’il avait un mandat fixe de 10 ans. Le directeur du FBI serait toujours là pour manier la menace après que Trump soit devenu président.

C’est dit de manière plus bureaucratique dans le témoignage de Comey, mais l’idée était bien celle-là. Avec la menace implicite, le bénéfice implicite a été suggéré : Comey a déclaré à Trump que le FBI ne l’avait pas visé personnellement dans l’enquête.

Puis vient le passage le plus extraordinaire de la déclaration de Comey, où il écrit : « Je me suis senti obligé de documenter ma première conversation avec le président élu dans un mémo. Pour garantir la précision, j’ai commencé à le taper sur un ordinateur portable dans un véhicule du FBI à l’extérieur de la Trump Tower au moment où je suis sorti de la réunion. »

En d’autres termes, deux semaines avant l’entrée en fonction de Trump, l’une des figures de premier plan de l’appareil de renseignement conservait déjà des traces de leurs interactions dans le but de monter un « dossier » contre son patron entrant en préparant un enregistrement, écrit pour être utilisé comme une arme dans l’escalade de la guerre politique au sein de l’État.

(Article paru d’abord en anglais le 8 juin 2017)