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Les négociations sur la sortie de l’UE par la Grande-Bretagne commencent

Par Chris Marsden
21 juin 2017

Le ministre britannique du Brexit (sortie de l’UE) David Davis et Michel Barnier pour l’Union européenne (UE) ont lancé des négociations hier sur les termes de la sortie britannique du bloc commercial.

Davis l’a fait en tant représentant d’un gouvernement en plein crise, avec un point d’interrogation sur la survie de la Première ministre Theresa May, d’un parti divisé sur la question de savoir si un « Brexit dur » impliquant la sortie du marché unique européen devrait être abandonné, alors que la majorité des principales organisations commerciales et patronales insistent sur l’idée qu’il faut conserver l’accès au marché commun.

Davis, qui représente l’aile pro-Brexit des conservateurs, avait le dos au mur dès le début. Les négociations commenceront selon le calendrier fixé par l’UE, avec comme « questions à part », qui doivent être discutées avant les relations commerciales après le Brexit, le coût pour les Britanniques du « règlement du divorce » et le statut de l’Irlande du Nord.

Plus tôt, Davis avait promis « la bataille de l’été » sur cet ordre du jour, mais s’est plié sans un mot hier. Tout ce que fait le gouvernement maintenant est fait dans l’optique de sa survie au pouvoir. La performance désastreuse de May dans les élections générales anticipées du Royaume-Uni, la vague d’opposition populaire exprimée dans le bon résultat inattendu du Parti travailliste sous Jeremy Corbyn, et la haine éveillée par l’incendie de Grenfell Tower ont alimenté la spéculation sur une action imminente pour l’écarter de son poste. Celle-ci ne reste en suspens que par la crainte de hâter une deuxième élection générale que le parti pourrait perdre.

C’était au milieu de cette atmosphère fébrile que cinq grands organismes d’entreprises britanniques ont demandé conjointement dans une lettre au ministre de l’Industrie Greg Clark que le gouvernement « mette l’économie avant tout » et assure l’accès continu au marché unique européen.

Les commentaires des chambres de commerce britanniques, de la Confédération de l’industrie britannique (CBI, l’équivalent du Medef), de l’Education Endowment Formation (association qui finance les établissements de recherche), de la Fédération des petites entreprises et de l’Institute of Directors ont été cinglants. Josh Hardie, le directeur général adjoint de la CBI, a déclaré : « C’est un moment pour réfléchir sur le sentiment des entreprises. » Stuart Rose, de la société d’épicerie en ligne Ocado, a décrit les élections anticipées comme un « référendum de facto » contre le Brexit dur. Karan Bilimoria, de la brasserie Cobra, a déclaré que May a « zéro crédibilité » et que la Grande-Bretagne pourrait maintenant revenir sur la décision de quitter l’UE.

Au sein du Parti conservateur, le ministre des Finances Philip Hammond est passé sur les plateaux de télévision dimanche pour dénoncer la campagne électorale de Theresa May et faire valoir sa prétention à être le candidat du « Brexit allégé » dans une future compétition pour la direction du parti. Il a décrit la position de May selon laquelle « pas d’accord c’est mieux qu’un mauvais accord » comme, « un très très mauvais résultat pour la Grande-Bretagne ».

De l’autre côté de la fracture, le nouveau ministre de l’Environnement, Michael Gove, a déclaré que May avait raison d’insister sur le fait que le Royaume-Uni n’accepterait aucun accord qui « nuirait » au Royaume-Uni.

Le problème pour la bourgeoisie est que May est plus que jamais sous la coupe des partisans du Brexit. En plus des partisans pro-UE, Hammond et la ministre de l’Intérieur, Amber Rudd, pointés comme les plus probables remplaçants de May, se trouvent également Davis et le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson.

Les combats internes entre eux sont âpres.

Le Sunday Times a écrit sous le titre, « Les conservateurs disent à May : Vous avez 10 jours », que cette confiance en elle était « en chute libre » avec les patrons locaux du parti demandant aux « ministres et les députés de l’éjecter du pouvoir ».

« Jusqu’à une douzaine de députés sont prêts à demander un vote de censure de May en soumettant des lettres au comité 1922 (le groupe parlementaire de députés conservateurs) […] Des ministres du cabinet ont également laissé entendre qu’ils évinceraient la Première ministre si elle court le danger de perdre le vote parlementaire sur le discours programmatique de son nouveau gouvernement (dit discours de la reine) le 28 juin. »

Un ministre a dit aux amis qu’il « s’inquiétait de son état d’esprit », tandis qu’un autre a déclaré : « Il faudrait qu’elle arrête de s’apitoyer sur son sort, se ressaisisse et commence à mener […] et si elle ne peut pas faire ça, elle devrait partir. Se remuer ou jarreter. »

Le Sunday Telegraph a parlé « d’un homme de paille » pour défier May si cette dernière « adoucit le Brexit ». Un ancien ministre influent a dit : « Si nous avions un signal fort qu’elle reculait, je pense qu’elle serait en grande difficulté », tandis qu’un autre ancien ministre a déclaré : « Si elle flanchait sur le Brexit, le monde s’écroulerait […] ça va barder. »

Pour l’instant, May a la peur qu’un désastre politique joue en sa faveur. Le journal The Sun de Rupert Murdoch a insisté pour dire que, « Les conservateurs doivent mettre de côté leurs différends, se rassembler autour de Theresa May et faire du Brexit un succès […] la critiquer depuis le banc de touches ne la poussera pas à adopter un “Brexit allégé”, cela affaiblira le gouvernement et ouvrira la porte du pouvoir à Corbyn [du Parti travailliste]. » Il a insisté sur l’idée que : « Mme May doit insister, comme elle l’a fait depuis le début, que nous devons quitter le marché unique et l’union douanière. »

Corbyn a longtemps été la cible d’une chasse aux sorcières politique par l’élite dirigeante, mais il lui fait la cour résolument avec des promesses qu’il peut apporter de la stabilité au capitalisme britannique, y compris en étouffant le mécontentement social en utilisant sa réputation de « gauche » mais aussi en donnant la priorité à l’accès au marché unique dans ce qu’il qualifie de « Brexit pour l’emploi ».

Il y aura des preneurs pour une telle approche dans l’UE, en particulier depuis que des informations circulent déjà sur des discussions en coulisse entre Hammond, Berlin et Paris.

Les puissances majeures de l’UE ne peuvent pas faire la moindre concession à la Grande-Bretagne si elle poursuit un Brexit dur de peur d’affaiblir la cohésion du continent. Mais elles ne peuvent pas se permettre non plus le luxe de se réjouir du malheur d’une autre puissance compte tenu des implications dangereuses d’une instabilité politique au Royaume-Uni.

Berlin et Paris accueilleraient une retraite des britanniques sur cette question si cela devenait une possibilité étant donné les effets économiques et politiques qu’aurait le Brexit.

En avril, la banque d’investissement ING a envoyé une note aux clients en avertissant qu’un mauvais accord pour le Royaume-Uni serait susceptible de se retourner contre l’UE. Citée dans Business Insider, la note a averti qu’ « une grave récession au Royaume-Uni se ferait particulièrement sentir aux Pays-Bas, en Belgique et en Irlande, étant donné l’importance des échanges commerciaux avec le Royaume-Uni », mais a surtout souligné l’incertitude politique.

Elle a prévenu que « s’il y a du succès électoral pour les partis anti-UE, la perspective que l’UE se brise pourrait être de retour. La mauvaise politique, combinée à la dislocation économique et à la contagion financière, entraînerait vraisemblablement une récession dans toute l’Europe ».

L’Italie « va aux urnes dans les douze prochains mois. La préoccupation est que le premier et le troisième partis dans les sondages sont tous les deux sans réserve anti-UE. Dans le pire des cas, les craintes que l’UE se brise pourraient voir une âpre lutte politique se combiner avec la dislocation économique et la contagion financière, ce qui constituerait un désastre pour l’économie européenne – et pas seulement pour l’économie britannique ».

Ces préoccupations ont amené le président français Emmanuel Macron à souligner ce mois-ci lors d’une réunion avec Theresa May que « la porte est ouverte aussi longtemps que les négociations de Brexit ne sont pas terminées » et le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a promis que si le Royaume-Uni voulait changer d’avis, bien sûr, ils trouveraient des portes ouvertes ».

Cependant, du point de vue de la classe ouvrière en Grande-Bretagne et en Europe, les luttes entre factions au sein de la bourgeoisie n’augurent que de la réaction politique et sociale.

L’enjeu est de savoir si le Royaume-Uni s’isole des autres puissances européennes dans l’espoir que le gouvernement Trump trouvera ses services utiles dans les conflits commerciaux croissants avec l’Allemagne et la France, ou si l’UE peut exploiter la crise économique et politique de la Grande-Bretagne pour forcer une retraite et insister sur une plus grande collusion – avant tout, parce que l’UE s’efforce d’assurer une capacité militaire indépendante de l’OTAN, ce à quoi Londres s’est opposé jusqu’à présent.

Dans les deux cas, la classe ouvrière des deux côtés de la Manche sera invitée à accepter plus d’austérité, de sacrifices des emplois, des salaires et des services sociaux essentiels sur l’autel de « la compétitivité » et de « la sécurité ».

(Article paru en anglais le 20 juin 2017)