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150 ans depuis la Confédération canadienne: mythe et réalité

Par Keith Jones
11 juillet 2017

Cette année marque 150 ans depuis la fondation de l'État fédéral canadien. Inaugurée le 1er juillet 1867, la Confédération a regroupé les principales colonies du deuxième empire britannique en Amérique du Nord en un seul État, lié à la Grande-Bretagne mais «auto-gouverné» en politique intérieure, quelque neuf décennies après que la Révolution américaine ait liquidé la première Amérique du Nord britannique.

La classe dirigeante capitaliste du Canada célèbre le 150e de la Confédération par un spectacle nauséabond d'autosatisfaction et de paroles creuses.

Le Canada, selon le discours officiel, est une bénédiction pour la planète – un pays prospère et multiculturel où la tolérance, la démocratie et, au moins en bonne partie, la justice sociale, règnent.

La réalité est très différente.

Le Canada est caractérisé par des inégalités sociales croissantes et de la détresse sociale. Non seulement les sections les plus riches de la société monopolisent la richesse du pays et accaparent une portion toujours plus grande du revenu national. Sur ordre de la grande entreprise, des trous béants ont été ouverts dans le filet de sécurité sociale, ce qui force un nombre toujours plus grand de Canadiens à se tourner vers les banques alimentaires pour leur survie. Le système de santé publique, perçu par les Canadiens comme la réussite la plus précieuse du pays, est en train de mourir après avoir encaissé coupes après coupes.

L'assaut mené par l'élite dirigeante contre la position sociale de la classe ouvrière a été accompagné par la poursuite agressive de ses intérêts à l'étranger. Depuis 2001, le Canada a été pratiquement toujours en guerre. En juin, le gouvernement libéral a annoncé sa décision d'augmenter les dépenses militaires de plus de 70 pour cent dans les dix prochaines années, pour atteindre 32,7 milliards par année. Le jour précédent cette annonce, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, avait affirmé que le Canada, un participant majeur dans les guerres mondiales du siècle dernier, devait maintenant adopter la «ligne dure» pour soutenir l'ordre mondial «libéral» sous égide américain qui se trouve assiégé.

Pour ce qui est de la démocratie canadienne, elle est en lambeaux. L'opposition sociale a été de plus en plus criminalisée. Pour un grand nombre de travailleurs, le droit de grève est une fiction. Au même moment, au nom de la «guerre contre le terrorisme», le pouvoir et la portée de l'appareil de sécurité nationale ont été massivement développés.

La représentation du Canada comme un antipode progressiste à la république rapace du dollar au sud fait depuis longtemps partie de l'arsenal idéologique de la classe dirigeante. Promu avec assiduité par la bureaucratie syndicale, les sociaux-démocrates du NPD et la pseudo-gauche, le mythe d'un Canada aimable et chaleureux sert à rattacher la classe ouvrière à la bourgeoisie; à bloquer l'unification des luttes des travailleurs canadiens avec les travailleurs à travers le monde, notamment leurs alliés géographiquement les plus proches, les travailleurs aux États-Unis; et à camoufler les machinations et les crimes de l'impérialisme canadien.

Malgré son importance idéologique, le nationalisme canadien de «gauche» est relativement récent. Pendant la plus grande partie du premier siècle de l'existence du Canada, les tendances dominantes du nationalisme canadien, tant dans sa variante anglophone que francophone, étaient explicitement de droite. Le nationalisme canadien dénigrait les États-Unis comme étant trop démocratique et trop égalitaire, tout en adulant les liens persistants du Canada avec l'empire britannique et avec la monarchie et, dans le cas des nationalistes canadiens-français, le rôle dominant de l'Église catholique dans la vie sociale et intellectuelle du Québec.

Les origines de l'État canadien

Le Canada a émergé comme un État capitaliste autonome et ultimement comme une puissance impérialiste dans un processus complexe lié à l'évolution et à l'interaction entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Suite à la perte de ses treize colonies américaines, la Grande-Bretagne a recousu un deuxième empire nord-américain basé sur son contrôle résiduel de la Vallée du Saint-Laurent (l'ancienne Nouvelle-France) et des terres au nord des Grands Lacs.

La classe dirigeante des colonies qui allaient s'unir en 1867 dans le cadre de la Confédération comprenaient au départ des responsables coloniaux britanniques; des Loyalistes de l'empire uni, c'est-à-dire des éléments des colonies américaines qui s'étaient opposées à la révolution, à ses visées démocratiques et à son caractère plébéien; ainsi que des restes de la classe dirigeante de l'ancien régime de la Nouvelle-France.

Le développement économique des colonies était stimulé par leur rôle en tant que fournisseur de denrées alimentaires et d'autres ressources à la Grande-Bretagne au moment où celle-ci émergeait comme le premier pays industrialisé. Pendant le quart de siècle qui a précédé la Confédération, la construction de chemin de fer a joué un rôle important dans le développement de l'industrie capitaliste, particulièrement dans le Haut et le Bas-Canada (l'Ontario et le Québec).

Même si la bourgeoisie coloniale émergente poussait pour avoir plus de pouvoir politique sous le slogan du «gouvernement responsable», son opposition au pouvoir impérial demeurait limitée par sa dépendance économique envers la Grande-Bretagne et son recours à l'armée impériale britannique et à son appui géopolitique pour résister à la menace de l'expansionnisme américain.

Les États-Unis ont été fondés par une révolution démocratique-bourgeoise animée par les idéaux du Siècle des Lumières. La Confédération, quant à elle, n'était même pas un mouvement populaire. C'était le produit d'un accord politique et constitutionnel, appuyé par la Grande-Bretagne et négocié par des politiciens coloniaux travaillant en étroite collaboration avec les intérêts banquiers et ferroviaires basés à Montréal, Toronto et Londres. Tandis que la Déclaration d'indépendance, reflétant ses racines dans le Siècle des Lumières, parlait des «droits inaliénables» et de «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur», les documents fondateurs de l'État canadien, rédigés par Sir John A. Macdonald et les autres «pères de la confédération», juraient «la paix, l'ordre et la bonne gouvernance» sous un monarque constitutionnel.

La Confédération était un accord appuyé par la Grande-Bretagne et négocié par des politiciens de la colonie travaillant en étroite collaboration avec les intérêts banquiers et ferroviaires. Sur la photo ci-haut, on voit les délégués de la Conférence de Charlottetown qui ont initié les négociations.

Vers les années 1860, une union politique de l'Amérique du Nord britannique n'était pas une idée nouvelle. Ce qui a galvanisé l'élite politique coloniale à passer à l'action était la victoire du Nord dans la guerre civile américaine.

Les sympathies des travailleurs en Amérique du Nord britannique, tout comme en Angleterre, étaient avec le Nord. Mais, la classe dirigeante britannique, avec l'élite de ses colonies nord-américaines à sa remorque, a appuyé la rébellion des propriétaires d'esclaves.

En brisant le pouvoir économique et politique des propriétaires d'esclaves (l'émancipation des esclaves était, avant la Révolution russe, la plus grande confiscation de propriété privée de toute l'histoire), le triomphe des armées du Nord a déblayé la voie pour le développement tumultueux du capitalisme américain. Ainsi, il menaçait les ambitions, les intérêts et même l'existence indépendante des élites bourgeoises des possessions nord-américaines de la Grande-Bretagne.

Le capitalisme canadien, l'assujettissement des autochtones et la guerre impérialiste

L'un des objectifs centraux de la Confédération est de consolider ses défenses coloniales et de créer un État plus fort capable de revendiquer ce qui allait devenir l'Ouest canadien.

Dans les décennies qui suivent la Confédération, la bourgeoisie canadienne annexe avec succès le nord-ouest du Canada, un vaste territoire riche en ressources qui s'étend de la Baie d'Hudson et du nord de l'Ontario à la côte ouest de l'Amérique du Nord. Pour ce faire, la population autochtone est dépossédée à travers la guerre et la famine organisée par l'État. L'État canadien impose les rapports de propriété capitalistes, privant les autochtones de leurs terres et les déplaçant dans des réserves: un crime dont les conséquences perdurent au 21e siècle. Macdonald, premier ministre du Canada pour toutes les années, sauf cinq, allant de la Confédération en 1867 jusqu'à sa mort en 1891, est lui-même un défenseur invétéré de l'usage de la famine en tant qu'arme pour assujettir les populations autochtones des Prairies.

Sir John A. Macdonald, «père de la Confédération» et principal architecte de la politique génocidaire canadienne envers les autochtones des Prairies

On entend généralement que le Canada est un jeune pays. Mais en fait, c'est l'un des plus vieux États capitalistes. Non seulement sa consolidation survient-elle dans la foulée de la guerre civile américaine, mais elle se déroule à la même époque que l'unification de l'Allemagne et de l'Italie ainsi que la Restauration de Meiji: soit lors de l'apparition du système moderne des État-nations capitalistes.

Sous l'égide de l'Empire britannique, la classe dirigeante canadienne émergente est capable de s'emparer de la partie nord de l'Amérique du Nord – un vaste territoire délimité par les océans Atlantique, Pacifique et Arctique, et la frontière américaine – et de mettre en oeuvre une politique nationale où l'Ouest, récemment peuplé d'immigrants venant d'Europe et de l'est du Canada, alimente la Grande-Bretagne en produits de base et offre un marché pour les biens produits par les manufacturiers à l'Est qui sont sous protection douanière.

À partir de la première décennie du 20e siècle, le Canada, bien qu'encore rattaché à la Grande-Bretagne, devient lui-même une puissance impérialiste. On assiste, alors que se déroulent des processus similaires aux États-Unis et en Europe, à une vague de consolidation d'entreprises, surtout organisée par de puissantes banques nationales, et à l'émergence de monopoles. Comme ses rivaux américains, et grâce aux connexions impériales de la Grande-Bretagne, la bourgeoisie canadienne devient de plus en plus active dans les Caraïbes et en Amérique latine (des régions qui demeurent à ce jour d'importantes zones d'investissement étranger pour le Canada).

Et comme la grande entreprise américaine, la classe dirigeante canadienne s'est brutalement opposée à l'émergence des syndicats industriels, y compris par la violence d'État et de ses hommes de main. Une étude sur les relations de travail demandée par le gouvernement fédéral dans les années 1960 note qu'en Europe occidentale et en Amérique du Nord, durant le demi-siècle qui précède la Deuxième Guerre mondiale, seules les luttes pour la négociation collective qui prennent place aux États-Unis sont plus violentes que celles au Canada, bien que l'élite canadienne a recours plus souvent à l'armée contre les grévistes que ses homologues américains.

Durant les années qui précèdent l'éclatement de la Première Guerre mondiale, les ambitions mondiales croissantes de la bourgeoisie canadienne se reflètent dans l'émergence de factions rivales de l'élite canadienne qui défendent des formes rivales de nationalisme canadien. Une faction, les «impérialistes», soutient que le Canada doit jouer un plus grand rôle dans l'Empire britannique, et qu'il aspire même à supplanter la Grande-Bretagne en tant que siège de cet empire. L'autre camp exhorte quant à lui le Canada à agir de façon plus indépendante de la Grande-Bretagne.

Les deux factions appuient avec enthousiasme la participation du Canada dans la Première Guerre mondiale. Le premier ministre conservateur Robert Borden, qui était associé étroitement à la faction «impérialiste», entraîne la bourgeoisie canadienne dans une participation à la guerre impérialiste. En 1917, avec l'appui de la plupart des députés libéraux, il impose la conscription devant une opposition de masse. À la fin, quelque 600.000 Canadiens, dans un pays dont la population atteint à peine les 8 millions, sont déployés comme soldats, marins et pilotes. Plus de 60.000 d'entre eux mourront sur les champs de bataille de l'Europe.

Aujourd'hui, la bourgeoisie célèbre la participation du Canada dans les guerres mondiales impérialistes du siècle dernier.

En août 2014, lors du centième anniversaire du début de la Première Guerre mondiale, le premier ministre conservateur de l'époque, Stephen Harper, a fait l'éloge du carnage en Europe et comment il avait contribué à renforcer la position de la bourgeoisie canadienne sur la scène mondiale. La «place à table» du Canada parmi les «grandes nations» du monde, a-t-il déclaré, ne nous a pas été «accordée», mais nous avons dû la «payer cher» sur le front ouest. En 2016, huit mois après avoir succédé à Harper comme premier ministre, Justin Trudeau a tenu un discours semblable. «La raison pour laquelle le monde respecte le Canada, a dit Trudeau, est que nous avons combattu comme des lions dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, sur les plages de la Deuxième Guerre mondiale et sur les champs de bataille et dans les conflits partout dans le monde.»

Du point de vue de classe de la bourgeoisie canadienne, de telles célébrations sont appropriées. Les deux guerres mondiales représentent les périodes de la plus rapide croissance industrielle du Canada. Avec l'énorme exception des États-Unis, le Canada a été la seule principale puissance impérialiste à sortir des deux guerres mondiales dans une meilleure position.

En menant ces guerres, la bourgeoisie canadienne a réprimé de manière impitoyable les droits démocratiques. Au cours des deux guerres mondiales, le gouvernement invoque les pouvoirs quasi dictatoriaux de la Loi sur les mesures de guerre, détient des dizaines de milliers de personnes sur la base de leur ethnie ou de leur citoyenneté étrangère, impose la censure et la conscription, criminalise les organisations socialistes et toutes grèves des travailleurs. Face à une éruption des luttes de la classe ouvrière et de colère sociale à la fin de la Première Guerre mondiale, l'élite dirigeante canadienne utilise l'armée pour réprimer les grèves, déporter des milliers de travailleurs radicaux d'origine étrangère et criminaliser le Parti communiste inexpérimenté. Terrifié par le spectre de la révolution sociale, le gouvernement d'Union du Canada (coalition conservateurs-libéraux) déploie plus de 4000 soldats en Sibérie pour combattre le gouvernement révolutionnaire de la Russie mené par les bolcheviks.

La réaction de la classe dirigeante canadienne à la Grande Dépression est non moins impitoyable. La bourgeoisie du Canada n'accordera même pas le genre de mesures rudimentaires d'aide sociale mises en œuvre aux États-Unis par Franklin Delano Roosevelt pour prévenir la menace d'une révolution sociale. Plutôt, le gouvernement fédéral met en place des camps forestiers gérés par l'armée où les chômeurs célibataires sont embauchés pour la somme grotesque de 25 sous par jour.

Ce n'est que dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale, après un afflux massif de travailleurs dans les syndicats industriels, une série de grèves militantes et dans des conditions de boom économique que la bourgeoisie canadienne accorde à contrecoeur des réformes sociales d'importance. Mais le véritable développement des droits sociaux des travailleurs ne surviendra que dans les années 1960 et début 1970, sous l'impulsion d'une offensive industrielle de la classe ouvrière.

Donner un autre visage au nationalisme canadien

Durant les années 1960, l’élite dirigeante canadienne et de larges sections de la petite bourgeoisie, provenant notamment des milieux universitaire et artistique, ont débattu et reformulé le nationalisme canadien et franco-canadien en réponse aux changements socio-économiques majeurs qui prenaient place depuis le quart de siècle précédent.

Seulement quelques semaines après l’occupation des usines de General Motors à Flint, au Michigan, les travailleurs de GM à Oshawa entrent en grève. Sur la photo, des grévistes manifestent dans Oshawa. [Walter P. Reuther Library – Wayne State University]

Les relations du Canada avec les États-Unis et la Grande-Bretagne ont été fondamentalement transformées durant la première moitié du 20e siècle, mais particulièrement dans les années 1940, quand l’impérialisme américain a définitivement remplacé la Grande-Bretagne en tant que partenaire économique et militaire principal de la bourgeoisie canadienne. En août 1940, peu après l’armistice français avec l’Allemagne nazie isolant la Grande-Bretagne en Europe, le Canada a entamé son premier pacte militaire et de sécurité avec Washington.

Dans les décennies immédiatement après la guerre, le Canada est devenu un partenaire clé de Washington pour la Guerre froide au sein de l’OTAN et de l’ALÉNA. Pendant ce temps, des flux d’investissement majeurs provenant des États-Unis, ont augmenté la croissance économique, et ce, souvent aux dépens de sections plus faibles du capital canadien.

La réinvention du nationalisme canadien correspondait avec la tentative de la bourgeoisie canadienne de soutenir ses intérêts de façon plus agressive, en s’érigeant contre le capital américain et en renforçant son emprise politique et idéologique sur une population jeune rebelle et une classe ouvrière combative.

De nombreux symboles représentant les vieux liens impériaux du Canada avec la Grande-Bretagne furent abandonnés, mais la monarchie et la position du gouverneur-général, qui peut exercer des pouvoirs d’urgence autocratiques dans une situation de crise majeure de l’ordre bourgeois, furent conservées. Le Canada se réinventa en société libérale et social-démocrate, caractérisée par un capitalisme plus sympathique, moins dur qu’aux États-Unis, et avec une vocation spéciale pour le maintien de la paix. Les factions politiques ne mettaient pas l’accent sur les mêmes questions, mais toutes, de la droite à la gauche, présentaient l’État canadien comme un contre-poids progressiste à Washington. Ceci incluait la faction de la Nouvelle gauche «Waffle» du NPD et la Parti communiste stalinien, qui insistaient que l’État canadien pouvait servir d’instrument dans la lutte contre l’impérialisme Américain et pour faire avancer les intérêts de la classe ouvrière.

Alors même que le nouveau nationalisme canadien était en train d’être formulé, le développement de la lutte des classes le réfutaient sous les gouvernements de Pierre Elliott Trudeau, le père du premier ministre présent, et le principal architecte du rapatriement de la constitution du Canada de 1982.

En 1970, Trudeau utilise deux kidnappings du Front de Libération du Québec (FLQ) pour imposer la loi sur les mesures de guerre, donnant l’ordre à l’armée de descendre dans les rues des villes les plus importantes du Québec, et sanctionnant l’arrestation et la détention de centaines de gauchistes sans recours aux tribunaux. Se rapprochant de la droite sous l’impact de l’effondrement du boom d’après-guerre, Trudeau imposera trois années de mesures de contrôle des salaires en 1975, faisant en sorte que les salaires réels soient réduits par l’inflation, menaçant ensuite en 1978 de licencier les travailleurs de la poste en masse après qu’ils défièrent des lois de retour au travail. L’acte final de son dernier gouvernement fut de créer une agence d’espionnage, le Service canadien du renseignement de Sécurité (SCRS), qui détient le pouvoir de répéter tous les actes que les services de sécurité de la GRC ne faisaient que de façon illégale.

L’affirmation que l’État canadien était ou pouvait devenir une force pour la paix était absurde. Son armée était – et demeure – plus profondément intégrée au Pentagone que celle de n’importe quel autre pays. Depuis les débuts de la Seconde guerre mondiale, l’importante industrie d’armements canadienne fut intégrée aux chaînes d’approvisionnement de l’armée américaine. En 1983, quand le Pentagone demanda la permission de tester ses missiles au Canada, Trudeau consentit rapidement. En ce qui concerne la participation aux missions de maintien de la paix de l’ONU dont le Canada se vante tant, cette participation fut toujours cordonnée avec Washington dans le but de diffuser des conflits qui menaçaient des intérêts impérialistes, tels que des conflits entre alliés de l’OTAN.

Le soulèvement de la classe ouvrière canadienne du milieu des années 1960 jusqu’en 1975 faisait partie d’une offensive internationale de la classe ouvrière qui en Europe et bien des régions du monde prenait des dimensions révolutionnaires. Il fut détourné au Canada, tout comme ailleurs dans le monde, par les syndicats et les partis staliniens et sociaux-démocrates, qui ont systématiquement cherché à le limiter à des luttes de négociations collectives et de pressions pour une réforme parlementaire, aidés et couverts par les adversaires pablistes du trotskysme.

La variante du nationalisme de « gauche » canadien développée dans les années 1960 – tout comme la réinvention contemporaine du nationalisme canadien français en tant que nationalisme indépendantiste – fut un mécanisme clé à travers lequel les bureaucraties travaillistes et leurs complices staliniens et pablistes ont contrôlé politiquement le soulèvement de la classe ouvrière des années 1960 et 1970.

De plus, dans les décennies subséquentes, les syndicats ont utilisé le nationalisme pour justifier leur politique de droite, imposant des concessions incessantes et s’intégrant au patronat au nom de la défense des «emplois canadiens».

Dans leur promotion du nationalisme canadien et québécois, les bureaucratie syndicales et la pseudo-gauche ont tenté de dénigrer et effacer l’histoire et les traditions de lutte commune entre les travailleurs canadiens et américains. Tous les grands soulèvements de la classe ouvrière en Amérique du Nord – y compris les grèves et occupations d’usines des années 1930 et le mouvement américain des droits civiques dans les années 1960 – ont généré un appui enthousiaste des deux côtés de la frontière canado-américaine, y compris parmi les travailleurs francophones du Québec.

L’impérialisme canadien et la crise du capitalisme mondial

La bourgeoisie canadienne a été privilégiée historiquement, servant successivement de proche partenaire des États-nations les plus puissants au monde, la Grande-Bretagne au 19e siècle et les États-Unis au 20e siècle. La classe dirigeante du Canada s’est appuyée sur la Grande-Bretagne pour résister à l’expansionnisme des États-Unis et mettre la main sur le nord de l’Amérique du Nord. Subséquemment, et en parallèle au déclin de la Grande-Bretagne associé à la montée de l’impérialisme américain, la bourgeoisie canadienne a forgé un partenariat étroit avec ses rivaux traditionnels du sud.

Au cours des trois dernières décennies, la bourgeoisie canadienne a répondu aux virages économiques et politiques majeurs liés à l’intensification de la crise du capitalisme et à l’érosion de la puissance mondiale des États-Unis en renforçant son partenariat avec Washington et Wall Street. Ceci n’est pas parce que la classe dirigeante est une «victime» de la dominance économique, politique, et militaire des États-Unis, mais parce qu’elle a conclu que le maintien de l’hégémonie mondiale de l’impérialisme américain est essentiel pour garantir ses propres intérêts économiques et financiers de plus en plus étendus mondialement.

En 1989, le Canada a répudié sa Politique nationale traditionnelle, et a conclu une entente de libre échange avec les États-Unis, qui allait devenir l’ALÉNA. Depuis la guerre du golfe de 1991, le Canada a participé à presque toutes les guerres ou interventions militaires majeures des États-Unis. Il joue un rôle important dans les trois offensives de l’impérialisme américain, contre la Russie et la Chine, ainsi qu’au Moyen Orient, la région exportatrice de pétrole la plus importante au monde – toutes ont le potentiel de déclencher une nouvelle guerre mondiale.

Le discours prononcé par la ministre des affaires étrangères Freeland le mois dernier représentait une admission que l’impérialisme canadien confronte une crise sans précédent. L’ordre mondial dirigé par les États-Unis est en décomposition. Sous l’impact de la crise financière de 2008, la plus importante depuis la Grande dépression, les États capitalistes rivaux se tournent graduellement vers des mesures protectionnistes.

Tout comme dans les années 1930, l’évolution de la guerre commerciale est intrinsèquement liée à l’intensification des conflits géostratégiques inter-impérialistes et entre grandes puissances. Ceci s’est déjà manifesté dans la rupture entre les puissances impérialistes européennes, en particulier l’Allemagne, et les États-Unis, et les plans de Berlin pour le réarmement et le développement d’une force militaire européenne capable d’intervenir indépendamment, et si nécessaire, en opposition à Washington.

Freeland a salué la contribution de l’impérialisme américain «en sang», «trésor» et «vision stratégique» pour le maintien du capitalisme mondial au cours des sept décennies passées et a promis l’appui du Canada pour «le maintien du leadership international [des États-Unis]». Mais elle a ajouté que le Canada doit avoir la «force de frappe» nécessaire pour faire valoir ses propres intérêts. Faisant référence au passé sanglant de l’impérialisme, elle a déclaré que la guerre «fait partie de notre histoire et doit faire partie de notre avenir».

Les travailleurs n’ont rien à célébrer à l’occasion du 150e anniversaire du Canada pendant celui-ci le s’arme jusqu’aux dents pour participer aux conflits impérialistes qui se développent rapidement dans le monde. Les coûts de la croissance du militarisme canadien seront portés par les travailleurs. La politique étrangère de l’impérialisme canadien – sa lutte pour les marchés, les ressources et les avantages stratégiques – est inséparable de son extraction de profits de la classe ouvrière à travers des réductions d’emplois, de salaires et pensions, ainsi que la destruction de services publics et sociaux.

Afin de s’opposer à la guerre et défendre les droits sociaux, les travailleurs au Canada doivent devenir une force politique indépendante, animée par un programme socialiste et internationaliste. Ceci requiert un rejet explicite du nationalisme canadien, l’idéologie de la bourgeoisie, et le développement de l’unité des travailleurs canadiens, américains, et mexicains dans la lutte pour la transformation socialiste de l’Amérique du Nord.