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La Cour suprême et les décrets présidentiels anti-musulmans de Trump

Par Tom Carter
3 juillet 2017

La décision de la Cour suprême des États-Unis d’autoriser l’interdiction d’entrer aux États-Unis pour certains musulmans prise par Donald Trump à entrer en vigueur est l’une des affaires les plus importantes de l’histoire de cette institution. Après que les juges fédéraux inférieurs ont bloqué l’imposition des décrets présidentiels éhontément discriminatoires de Trump, la Cour suprême est intervenue pour accorder une victoire à Trump.

L’opinion écrite du tribunal est significative non pas parce qu’elle se distingue par un brillant raisonnement juridique ou une affirmation profonde d’un principe démocratique. C’est un document terne et tiède de seulement 13 pages. Un compromis politique a été évidemment arrangé et le « raisonnement » juridique de la décision n’est qu’un mouvement traînant grossier et timide vers le résultat prédéterminé.

Rien qui puisse se reconnaître comme un sentiment démocratique ne s’exprime à un moment dans ce texte. Il est simplement annoncé que « les arguments font pencher la balance en faveur du besoin impérieux du gouvernement de prévoir la sécurité de la Nation ».

La décision de la Cour suprême est un signal que, après un crépuscule prolongé, le soleil se couche sur tout ce qu’on pourrait appeler la démocratie américaine. L’association historique entre l’establishment politique américain et une certaine culture, certaines institutions et traditions politiques démocratiques, héritées de la Révolution américaine et de la Guerre civile, est passée depuis longtemps au-delà de l’horizon, ce n’est plus une réalité.

Donald Trump, proclame sur un ton braillard la nouvelle réalité. Avec ses appels à la bigoterie et aux préjugés, Trump exprime la pourriture qu’il y a au cœur du système social américain. Tout ce qui est malade dans le capitalisme américain – la criminalité, l’ignorance, la rapacité, le narcissisme et la kleptomanie de sa classe dirigeante – a été vomi sous la forme de cet imbécile vulgaire. La montée de Trump annonce une nouvelle ère de guerres, de répression, de contre-révolution sociale et de lutte des classes.

La comparaison de la décision du lundi avec la décision tristement célèbre de la Cour suprême de 1944 dans l’arrêt Korematsu contre États-Unis est entièrement justifiée. Dans cette affaire, la majorité des juges de la Cour suprême, par opportunisme militaire, avait affirmé la légalité des décrets d’exclusion, des camps d’internement et des couvre-feux pour les personnes d’origine japonaise. Maintenant, la Cour suprême autorise à nouveau une discrimination fondée sur la nationalité.

Mais contrairement à Korematsu, il n’y a pas aujourd’hui de juges dissidents, qui s’opposent aux injustices commises contre une minorité persécutée. La décision de Korematsu, au moins, contenait la célèbre opinion dissidente du juge Frank Murphy, qui concluait : « Je suis donc en désaccord avec cette légalisation du racisme. La discrimination raciale sous quelque forme que ce soit et, dans tous les cas, ne fait aucunement partie justifiable de notre mode de vie démocratique. Elle est laide dans n’importe quel contexte, mais elle est absolument révoltante chez un peuple libre qui a adopté les principes énoncés dans la Constitution des États-Unis. »

Qui est dissident aujourd’hui ? En 2017, la seule opinion dissidente provient de l’extrême droite de la Cour suprême. La controverse se déroule entre les six juges qui veulent l’entrée en vigueur de l’interdiction faite aux musulmans (à l’exception de ceux qui ont des « liens de bonne foi » avec les États-Unis) et trois autres juges qui lui permettraient d’entrer en vigueur sans restrictions.

Il n’est pas clair si les décrets présidentiels anti-musulmans sont pires avec ou sans la mise en garde arbitraire sur les « liens de bonne foi », qui a été approuvée par l’aile soi-disant libérale de la Cour. Cette réserve confère un pouvoir encore plus capricieux aux fonctionnaires de l’immigration de Trump. Est-ce qu’un réfugié syrien sans ressources et désespéré, dont la famille élargie habite à Los Angeles, sera considéré comme ayant « des liens de bonne foi ? » Un homme d’affaires riche ayant des liens avec Wall Street recevra-t-il le même traitement ?

La décision de la Cour suprême n’est pas fondée sur la loi, mais sur des mensonges et des préjugés. Selon les données recueillies par le professeur Charles Kurzman de l’Université de Caroline du Nord, exactement zéro extrémistes musulmans ayant mené des attentats terroristes à l’intérieur des États-Unis depuis 2001 proviennent des pays visés par le décret.

Alors que les médias préfèrent utiliser le terme « interdiction de voyager », les opposants ainsi que les partisans des décrets présidentiels de Trump reconnaissent qu’ils sont motivés par un fanatisme anti-musulman. Au cours de sa campagne présidentielle, Trump a déclaré lors de ses rassemblements qu’il imposerait un « arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis », revenant souvent sur le thème de l’« examen extrêmement poussé » des musulmans. Le conseiller de Trump, l’ancien maire de New York, Rudy Giuliani, s’est vanté en public du fait qu’il ait été consulté sur la rédaction d’un instrument pour persécuter les musulmans qui survivrait à un examen juridique.

Il y a eu d’importantes protestations suite à l’annonce de l’interdiction en janvier, et la nette majorité des Américains s’opposent à ces décrets anti-musulmans. Lors de ces manifestations, parmi les meilleures pancartes il y avait celles qui proclamaient : « D’abord, ils sont venus pour les musulmans » (Référence au célèbre poème de Martin Niemöller sur le régime nazi en Allemagne « D’abord ils sont venus chercher les communistes, NDT ». Beaucoup de ceux qui ont participé à ces manifestations ont compris que l’interdiction anti-musulmans est plus qu’une attaque contre une minorité particulière. Cela représente une attaque contre les droits démocratiques fondamentaux dans leur ensemble, une tentative de diviser pour régner, et un précédent pour la répression future.

L’objectif ultime de l’appareil de répression est la classe ouvrière, la grande majorité de la population, exclue de la vie politique, de plus en plus en colère et opposée à la politique de l’oligarchie et des riches.

Steve Bannon et Stephen Miller, les conseillers fascistes de Trump qui ont rédigé les décrets anti-musulmans, ont une méthode. Comme les réactionnaires du siècle dernier, ils attisent délibérément l’arriération, l’obscurantisme et les préjugés, qu’ils cherchent à canaliser dans une direction politique réactionnaire. Trump lui-même, selon un article de 1990 dans Vanity Fair, avait l’habitude de garder un livre des discours d’Hitler dans un cabinet à son chevet.

Les commentateurs « de gauche » et « progressistes » de l’Amérique, qui sont collectivement en déni de la profondeur de la crise, prêchent la suffisance en réponse à la décision du lundi. Généralement alignés avec le Parti démocrate, ces individus tentent de cacher la honteuse capitulation de l’aile dite « libérale » de la Cour suprême, y compris les personnes nommées par Obama, Sonia Sotomayor et Elena Kagan.

Au lendemain de l’interdiction de voyager, le New York Times, le porte-parole du Parti démocrate et de la CIA, a enterré l’histoire, consacrant son article principal au tumulte des médias sur les tweets de Trump attaquant les hôtes de MSNBC, Mika Brzezinski et Joe Scarborough.

Ce sont les mêmes couches sociales qui prétendent tous les deux ans que l’élection des démocrates est nécessaire pour faire virer la Cour suprême vers la gauche. Fixés sur la politique autour des questions d’identité et aveugles à la réalité sociale, ils ont salué avec enthousiasme en 2009 la désignation du « premier hispanique et de la troisième femme à la Cour suprême », comme l’a exprimé le début d’un article du New York Times. Face à la décision unanime de lundi en faveur de Trump, ce genre d’individus haussent les épaules et trouvent des excuses.

Le Parti démocrate lui-même, complètement préoccupé par sa campagne réactionnaire anti-Russie, n’a aucun intérêt à encourager l’opposition populaire aux décrets présidentiels anti-musulmans de Trump ou à sa persécution à l’égard des immigrants.

La décision de la Cour suprême de lundi repose sur des décennies d’attaques ininterrompues contre les droits démocratiques et l’État de droit, qui se poursuivent à travers les administrations démocratiques et républicaines. En particulier, la décision a été rendue possible par une décennie et demie de « guerre contre le terrorisme » bipartite, avec ses assassinats sanctionnés par l’État, la torture, les transferts extrajudiciaires (extraordinary renditions), les pouvoirs dictatoriaux présidentiels, les états d’urgence, les commissions militaires, la police militarisée, l’impunité officielle, les verrouillages policiers et militaires de villes entières, l’espionnage à l’intérieur du pays, les secrets d’État, la persécutions des lanceurs d’alerte et la xénophobie nationaliste. La même période a été témoin d’une contre-révolution sociale aux États-Unis, d’une aggravation croissante des inégalités sociales et d’un déchaînement de violences meurtrières de l’armée américaine à l’étranger.

Il faut tirer de fortes conclusions de la décision de la Cour suprême lundi. L’époque ne se prête plus aux demi-mesures ou aux conceptions fumeuses. Ceux qui protestent contre les décrets anti-musulmans de Trump ont face à eux bien plus qu’un milliardaire et son groupe de conseillers fascistes. Ils affrontent l’establishment politique tout entier, la classe dirigeante capitaliste et leurs serviteurs. L’insurrection croissante contre le régime de Trump doit fusionner les luttes contre la répression, l’inégalité et la guerre impérialiste dans un mouvement politique de masse, indépendamment des démocrates et des républicains, contre tout le système social, politique et économique mondial malade.

(Article paru en anglais le 1ᵉʳ juillet 2017)