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Dangereux développements en Allemagne

Un réseau néo-nazi démasqué au sein de l’armée allemande

Par Peter Schwarz
6 mai 2017

L’arrestation d’un officier de l’armée allemande suspecté de préparer l’assassinat de politiciens de gauche et de hauts fonctionnaires de l’État a révélé au grand jour les agissements des forces néo-nazies dans les plus hautes sphères des forces armées allemandes.

L'information divulguée à ce jour montre que l'officier suspecté de terrorisme faisait partie au sein de la Bundeswehr d’un vaste réseau de fascistes et que ses agissements étaient connus de ses supérieurs et couverts par ces derniers.

Le plus étonnant a été la réaction officielle à ces révélations préoccupantes. Elles ont provoqué une vague de colère au sein des médias allemands et des partis de l'establishment, mais pas contre l'existence de ce réseau et la preuve qu'il était toléré par la plus haute hiérarchie militaire, mais contre les critiques bien faibles émises par la ministre de la Défense Ursula von der Leyen à l’égard des militaires.

Compte tenu des crimes historiques commis par l'impérialisme allemand au 20e siècle et de l’actuel renouveau du militarisme en Allemagne, il est étonnant de voir le peu d'attention que la presse américaine et internationale a prêté à ces développements.

Le lieutenant Franco A., âgé de 28 ans, a été arrêté la semaine dernière après avoir attiré l'attention de la police autrichienne en cherchant à récupérer une arme cachée à l'aéroport de Vienne. Il s’est très vite avéré que l'officier menait une double vie. En plus de ses activités dans la Bundeswehr, Franco A, qui ne parle pas un mot d'arabe, s'était enregistré comme réfugié syrien et avait été reconnu comme tel.

Il avait apparemment l'intention de perpétrer un attentat terroriste sous fausse bannière. Une perquisition de sa maison a mis à jour une liste de cibles potentielles, dont des politiciens et des militants de gauche, le ministre de la Justice, Heiko Maas, et l'ancien président allemand Joachim Gauck.

Franco A. n'a pas agi seul. La police a récupéré des grenades et des armes de petit calibre chez un complice de 24 ans, qui a également été arrêté. Le ministère de la Défense a informé les responsables du comité de la défense parlementaire que l'officier interpellé pourrait faire partie d'un réseau d’ultra-droite au sein de la Bundeswehr.

La réaction du commandement de l’armée laisse supposer que ce réseau est beaucoup plus vaste qu’on ne le savait jusque-là et intègre les plus hauts sommets de la hiérarchie. La ministre de la Défense von der Leyen a annulé un voyage prévu aux États-Unis et a invité jeudi à Berlin une centaine de haut gradés afin de « discuter des implications et des conséquences des cas qui se sont multipliés au sein de la Bundeswehr. »

Entre-temps, il est clair que les supérieurs de Franco A. étaient parfaitement au courant de ses points de vue fascistes et le protégeaient. En 2014 déjà, son travail de thèse à l’École militaire de Saint-Cyr avait été rejetée au motif qu'il ne s'agissait pas d'un travail scientifique, mais plutôt d'un « appel radical nationaliste et raciste », insistant que « les conditions existantes soient adaptées à la loi naturelle de la pureté raciale. » Le général français responsable conseilla aux supérieurs allemands de Franco A. de le renvoyer, mais ces derniers jugèrent qu’il n’était pas raciste. Ils étouffèrent l’affaire et encouragèrent sa carrière militaire.

Les opinions néo-nazies du lieutenant étaient un secret de polichinelle à Illkirch, en Alsace, où il était membre de la brigade franco-allemande. Les enquêteurs de la Bundeswehr ont trouvé dans sa chambre des « références à des idées nationalistes et racistes. ». En plus d'une croix gammée gravée sur un fusil d'assaut, ils ont découvert des images glorifiant la Wehrmacht, l'armée hitlérienne.

Les points de vue racistes et autoritaires ainsi que la glorification de la violence ne sont pas seulement très répandus dans la Bundeswehr, ils y sont activement encouragés par les chefs. Le service de contre-espionnage militaire allemand (MAD) enquête actuellement sur 275 cas de soldats suspectés d’extrémisme de droite. Ces enquêtes ont pour but de limiter les dégâts. Des accusations ont été abandonnées contre un soldat qui avait mis en ligne la photo d’un fusil mitrailleur suivi de la légende : « la procédure allemande d’asile la plus rapide : refuse jusqu'à 1400 demandes d’asile par minute. »

La tradition de la Wehrmacht d'Hitler continue d'être officiellement entretenue dans la Bundeswehr. De nombreuses casernes portent le nom d’officiers de la Wehrmacht qui furent impliqués dans la politique raciale génocidaire et les guerres des nazis.

Les universités de la Bundeswehr à Munich et à Hambourg ont à plusieurs reprises fait les gros titres des médias pour avoir promu l’extrémisme de droite. En 2011 à Munich, il y eut une controverse au sujet du magazine étudiant Campus lorsque trois de ses rédacteurs exprimèrent un avis favorable sur la Révolution conservatrice (Konservative Revolution), l'un des principaux courants idéologiques précurseurs des nazis.

Le livre Armee im Aufbruch (L’armée en déplacement), qui fut publié à Hambourg en 2014, contient les contributions de seize officiers qui ont fait leurs études à l’université de la ville et qui ont une expérience de combats en Afghanistan. Ce livre regorge d’expressions typiques de la littérature nazie qui glorifie la guerre.

Les officiers se considèrent eux-mêmes comme une élite, opposée à une société « hédoniste et individualiste » axée sur « les satisfactions personnelles, la consommation, le pacifisme et l'égoïsme », une société qui n’a aucune compréhension pour le « souci de l'honneur grâce à un dévouement sans borne », pour une « attitude patriotique envers le peuple (Volk) et la patrie » et pour « le courage, la loyauté et l’honneur. »

Ce livre ne suscita aucune protestation au sein de l'establishment politique allemand. L’état d’esprit dictatorial de droite qu'il exprime est partagé par l'ensemble du spectre politique.

Lorsque la ministre de la défense, Von der Leyen, membre de l'Union chrétienne-démocrate au pouvoir, a réagi au dévoilement de l'affaire Franco A. en avertissant que « l'armée allemande avait un problème d'attitude et apparemment un commandement manquant d’autorité à différents niveaux », elle déclencha un tollé de protestations. Elle risque de perdre son portefeuille ministériel, non pas parce qu’un attentat terroriste était préparé au sein des rangs de la Bundeswehr contre l’ancien président fédéral et d’actuels ministres et parlementaires, mais parce qu'elle s’y est opposée trop farouchement !

Le Parti social-démocrate (SPD), les Verts et le parti Die Linke (La Gauche) protestent le plus violemment contre Von der Leyen. Le président du SPD, Martin Schulz, a reproché à la ministre de la Défense de n'avoir aucun sens des responsabilités. L'expert de la défense du SPD, Rainer Arnold, lui a demandé de s'excuser auprès de ses troupes. L'ancien président adjoint des Juso (jeunes sociaux-démocrates, SPD), Lars Klingbeil, a accusé Von der Leyen de « poignarder des centaines de milliers de soldats dans le dos. »

L'expert du parti des Verts sur les questions liées à la défense, Tobias Lindner, a déclaré : « Ce n'est pas la faute de la Bundeswehr si elle exerce un attrait croissant sur les extrémistes de droite. » Son collègue du parti Die Linke, Alexander Neu, refuse vivement, qu’en raison de l’affaire Franco A, tous les soldats fassent l’objet d’une suspicion généralisée.

Ces développements témoignent de l'ampleur énorme du virage à droite effectué par l’ensemble de la classe dirigeante allemande et de l'état avancé de sa campagne pour faire de nouveau de l'Allemagne la puissance 'hégémonique en Europe et une puissance mondiale tant militaire qu’économique. L'aggravation de la crise du capitalisme mondial et les tensions économiques et géopolitiques croissantes déchirent l'Europe et fracturent l'alliance atlantique en dressant de plus en plus l'Allemagne contre les États-Unis.

Dans ces conditions, l'impérialisme allemand doit tenter d’aseptiser son passé criminel et de réécrire son histoire dans le but de réhabiliter le fascisme alors qu’elle transforme la Bundeswehr en une force mortelle de tueurs professionnels capables de faire des guerres partout dans le monde.

Les affirmations selon lesquelles la classe dirigeante allemande a tiré les leçons de l'Holocauste et des crimes nazis, et que l’armée s’était purgée elle-même, s’avèrent en fait être des mythes.

Dans un commentaire paru mardi, le coéditeur du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Berthold Kohler, s’est moqué de « l'image idéale » de la Bundeswehr comme « une sorte d'armée missionnaire qui proclame la bonne nouvelle de la constitution allemande afin que l'esprit allemand guérisse le monde ». Il a écrit: « Quiconque envoie des soldats dans des crises et des guerres doit se préparer lui et ses soldats à la dureté et à la cruauté qui les y attends. » C’est parce que la Bundeswehr doit enseigner à ses recrues « à combattre et à tuer... qu’elle doit pouvoir aller jusqu’aux limites admissibles en termes de difficultés lors de la formation de ses unités de combat. »

La promotion du militarisme dans toutes les sphères de la société est un phénomène international. Aux États-Unis, Donald Trump, le président le plus à droite de l'histoire américaine, a nommé des généraux à la tête de tous les ministères déterminant pour la sécurité, l'impérialisme américain est à la tête de la marche vers la troisième guerre mondiale. En France, le déploiement de soldats lourdement armés dans les rues depuis l'imposition de l’état d'urgence il y a un an et demi fait partie du paysage.

Le silence total observé à ce jour par les médias internationaux sur l’augmentation du nombre des forces fascisantes au sein de l'armée allemande est lui-même une expression du virage des classes dirigeantes du monde vers la guerre et la dictature.

(Article original paru le 4 mai 2017)