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Le ministre allemand de l’intérieur propose une « culture allemande qui nous définit » anti-immigrés et raciste

Par Verena Nees
13 mai 2017

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas De Maizière, a récemment publié une déclaration dans le journal Bild am Sonntag sur la question d’une « culture allemande qui nous définit », qui a promu sans vergogne la bigoterie et l’idée d’une exception allemande. Dix thèses ont été présentées sous le titre provocateur « Nous ne sommes pas la Burka ». La déclaration a été largement ridiculisée dans un certain nombre de reportages et de commentaires comme « Dix commandements sur la façon d’être allemand ».

Il ne fait aucun doute que le catéchisme teutonique de De Maizière contient un élément d’absurdité. Il a commencé dans le premier point avec la forme de salut : nous énonçons nos noms. En saluant, nous présentons notre main. Le point 2 indique : nous voyons l’éducation comme une valeur en soi ; Point 3 : nous promouvons la réalisation des objectifs. Puis viens : nous sommes une nation culturelle. Notre pays est caractérisé par le christianisme. Nous sommes des patriotes éclairés, etc. Tout cela rappelle le jargon politique du début des années 1950, lorsque les anciens cercles nazis étaient encore actifs, fournissant beaucoup de matériel aux comiques.

Mais ce serait une erreur de simplement se moquer de cela. La déclaration de De Maizière en faveur d’une « culture allemande qui nous définit » dans le journal Bild est extrêmement réactionnaire et antidémocratique. Ses thèses signifient un brusque changement politique à la droite du gouvernement fédéral qui complète le renouveau du militarisme allemand et les attaques contre les droits démocratiques liés à cela.

La tribune De Maizière fait suite à ses : « Lignes directrices pour un état fort dans les temps difficiles », qui est apparu dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung plus tôt cette année. Dans cette missive, il exigeait la centralisation et le renforcement de l’appareil d’État. Comme maintenant, le ministre avait publié ses thèses dans un journal sans consulter de comités politiques afin de montrer clairement son opposition aux structures démocratiques.

Lorsqu’un débat sur une « culture allemande qui nous définit » a été lancé il y a plus de dix ans et demi par les politiciens de la CDU, Friedrich Merz et Laurenz Meyer, ils ne pouvaient pas faire valoir leurs points de vue. Le fait que le ministre de l’Intérieur, qui, par ses fonctions, doit respecter la constitution, lance une campagne nationaliste de droite et des agitations contre les réfugiés dans un tabloïd doit être pris au sérieux.

Le titre dans le journal Bild, « Nous ne sommes pas la Burka », résume le problème central selon Maizière : les gens d’autres pays et cultures qui vivent ici devraient respecter les « valeurs allemandes ».

La simple idée selon laquelle les immigrants doivent – de quelque manière que cela soit décrit – être conformes à une « culture qui nous définit » contredit les principes démocratiques les plus élémentaires. Dans un commentaire sur le premier cycle du débat sur la culture qui nous définit, nous avons écrit : « À cet égard, même Frédéric le Grand de Prusse (1712-1786) était plus progressiste, lorsqu’il a annoncé qu’en Prusse, chacun pouvait trouver son propre salut – bien que la pratique dans l’État prussien ait rarement atteint cet idéal. En tout cas, il fait partie des principes élémentaires de toute société civilisée que personne ne devrait être contraint d’adopter une culture, une religion ou autre chose de nature similaire. »

Un examen plus approfondi de ces thèses est très révélateur. Déjà dans ses remarques préliminaires, De Maizière égratigne les principes démocratiques. La question en relation avec une « culture dominante » pour lui n’est pas un question de règles légales, a-t-il noté, mais « de règles non écrites pour que nous vivions ensemble » pour « [créer] le lien juridique de vivre ensemble en Allemagne ». Cela va plus loin que le « Patriotisme constitutionnel ».

« La démocratie, le respect de la constitution et de la dignité humaine s’appliquent dans toutes les sociétés occidentales », a déclaré le ministre de l’Intérieur, avant de demander : « Mais, est-ce que cela suffit ? » Répond-il de manière rhétorique : « Je pense : il y a quelque chose de plus… au-delà de la langue, le respect de la constitution, et du respect des droits fondamentaux, il y a quelque chose qui nous tient tous ensemble, ce qui nous distingue et qui nous différencie des autres. »

En d’autres termes : ce n’est pas la loi qui détermine comment la société vit ensemble, mais il y a autre chose qui va au-delà de cela et est plus important : la tradition, la religion, la loyauté envers le foyer et une « germanitude » culturelle.

Une telle vision n’est pas seulement antidémocratique, elle s’appuie sur l’idéologie nationale conservatrice développée à la fin du 19 siècle par Wader Sombart et qui a abouti au marécage brun du nazisme. Dès 1886, Sombart exigeait la correspondance de « l’esprit et la société », et développait des arguments anthropologiques et sociologiques contre les Juifs, qui ne pouvaient jamais appartenir à des « gens forestiers » nordiques établis, et a élargi son racisme aux « commerçants anglais », dont le mercantilisme ne pouvait pas être réconcilié avec « l’héroïsme » allemand.

En France et aux États-Unis, la notion de nation a émergé des révolutions et de la guerre d’indépendance contre le féodalisme, l’absolutisme et l’esclavage. La citoyenneté de l’État n’était déterminée ni par sa langue ni par la couleur de sa peau ni selon le lieu de sa naissance, mais par l’emplacement de sa résidence et de son travail.

Ce ne fut pas le cas en Allemagne, où la bourgeoisie trahissait la révolution de 1848 et se subordonnait aux junkers, et à l’État autoritaire de Bismarck. L’idée nationale allemande a été de plus en plus colorée avec des idées ethniques et racistes (völkisch) à la fin du 19 siècle. La citoyenneté d’État était basée sur son origine, et même les enfants et les petits-enfants nés en Allemagne conservent la citoyenneté de leurs parents (lorsque leurs parents sont d’origine étrangère) à moins qu’ils choisissent de devenir citoyens au moyen d’un long processus bureaucratique.

Cette puanteur völkisch répugnante imprègne le papier en dix points de De Maizière. « Qui est “nous” ? Qui en fait partie ? » demande-t-il dans son préambule ? Pour lui la réponse est claire : « Les citoyens de notre pays », et non : « quiconque vit dans notre pays pendant une certaine période de temps », pas ceux qui se sont « installé ». Il ne veut pas non plus inclure les personnes qui ont vécu en Allemagne depuis longtemps « sans en devenir citoyens » dans ce comme « Nous ». C’est une référence au grand nombre de travailleurs turcs en Allemagne qui ont la double nationalité, le ministre de l’Intérieur préférerait les refouler.

La thèse n°1, « Nous proposons notre main en salutation » est ridicule et rappelle les années 1950 quand on battait les enfants s’ils ne voulaient pas tendre la main à des inconnus. Le commentaire d’Heinrich Heine, fait depuis son exil français, sur les manières distantes, formelles et bureaucratiques des Prussiens, « comme s’ils avaient avalé le bâton avec lequel ils avaient été battus jadis », s’y applique parfaitement.

L’accent mis par De Maizière sur la manière de saluer en Allemagne est dirigé avant tout contre les étrangers, qui préfèrent un baiser sur la joue ou une étreinte, ou qui ne tendent pas la main à une femme en raison de leurs croyances religieuses.

La thèse n°6 est particulièrement réactionnaire, déclarant que la religion est le « ciment de la cohésion sociale ». L’année se caractérise par des « fêtes religieuses » et le paysage par des « clochers d’églises », s’enthousiasme De Maizière. En Allemagne, il existe une « relation spéciale entre l’église et l’État » affirme-t-il.

Cela en dit long que De Maizière accorde à la religion une place centrale dans sa « culture dominante ». Après sa défaite dans la révolution de 1848, la bourgeoisie allemande, contrairement à son homologue français, n’a jamais complété la séparation de l’Église et de l’État. Les autorités de l’État allemand continuent de percevoir une taxe pour le compte des Églises aujourd’hui.

La position cléricaliste de De Maizière n’est pas seulement dirigée contre les musulmans et les autres religions non chrétiennes, mais aussi contre la majorité de la population athée. En Allemagne de l’Est, la proportion de la population sans religion déclarée est de 73 %, et dans la capitale, Berlin, elle est de 63 %.

L’objectif du catalogue en dix points De Maizière est particulièrement clair dans ses remarques sur l’histoire et la culture.

« Nous sommes la nation culturelle » (NB : pas « une nation culturelle » parmi d’autres !) commence-t-il dans sa thèse n°5. C’est un concept qui a été façonné sous le Kaiser Wilhelm et les aventures coloniales en Afrique et a servi de justification pour les crimes de guerre pendant la Première Guerre mondiale dans l’invasion de la Belgique. On se rappelle la honteuse « Déclaration au monde culturel » à la suite de la destruction brutale de l’ancienne bibliothèque de Liège.

De Maizière se réfère seulement aux noms de Bach et Goethe, qui « appartiennent » au monde, mais qui sont des Allemands. Il semble avoir oublié que Goethe a été influencé par la Révolution française et s’est vu comme un représentant non d’une littérature nationale, mais d’une littérature mondiale. La distance qui sépare Goethe de la germanophilie est démontrée par sa collection de poèmes intitulée : « Le Divan occidental-oriental », où il écrit : « Celui qui se connaît lui-même et les autres reconnaîtra aussi ceci : L’Orient et l’Occident ne peuvent plus être séparés. »

Le ministre de l’Intérieur ne dépense pas un seul mot sur le fait que la « nation culturelle » de l’Allemagne a lancé deux guerres mondiales et a commis les pires crimes de l’histoire humaine, et il ne mentionne pas les nombreuses figures littéraires, les artistes et les musiciens qui ont été forcés de sortir du pays en 1933 ou été conduits à leur mort.

Ce n’est pas un hasard si le récit historique sur lequel repose la « culture définitive » est formulé en termes vagues. « Nous sommes héritiers de notre histoire, avec tous ses hauts et ses bas » (thèse n°9). L’histoire est « une lutte pour la liberté et la reconnaissance des profondeurs les plus profondes de notre histoire ». De Maizière cherche à éliminer le souvenir des crimes de la bourgeoisie allemande afin de créer la base d’un nouveau patriotisme.

Ce but va être construit grâce à une « mémoire collective commune pour les lieux et les souvenirs » (thèse n°10). Mais les mots « Auschwitz » ou « guerre d’anéantissement » n’apparaissent nulle part. Pour le fils d’Ulrich de Maizière, premier officier de l’état-major du commandement supérieur de l’armée (OKH) dans la Wehrmacht, qui se tenait aux côtés d’Adolf Hitler au Fürherbunker en février 1945, de tels souvenirs sont apparemment trop désagréables.

Au lieu de cela, De Maizière se réfère à la porte de Brandebourg et au 9 novembre – sans mentionner les années. On est donc libre de choisir : si la porte de Brandebourg rappelle le Reich de Wilhelm qui a envoyé des millions de gens à leur mort dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale, ou la procession aux flambeaux des troupes de SA dans la soirée du 30 janvier 1933, ce qui a incité le peintre Max Lieberman, qui a vécu tout près, à remarquer : « Je ne peux pas manger autant que je veux vomir ! » Ou peut-être la victoire sur Napoléon et le retour de la Quadriga depuis la France en 1814, ou peut-être la réunification allemande, ou peut-être les deux ?

Et qu’en est-il du 9 novembre, devrait-il rappeler les pogroms contre les juifs dans la Kristallnacht (la nuit de cristal) de 1938 ? La révolution de novembre de 1918 ? Ou la chute du mur de Berlin en 1989 et la restauration ultérieure du capitalisme dans l’ancienne RDA ?

De Maizière le laisse ouvert. Au lieu de cela, il présente ses deux exemples de souvenir avec d’autres, tels que : « gagner la coupe du monde de football, le carnaval, les festivals populaires […] la relation à la maison, les marchés de nos villes. Le lien avec les lieux, les odeurs et les traditions. La mentalité de l’équipe nationale… », etc. En bref : l’aspiration à la patrie allemande qui caractérise le cinéma des nazis.

Plus que toute autre figure dans la politique allemande, le ministre de l’Intérieur De Maizière, ancien ministre fédéral de la Défense, défend le retour du militarisme allemand, des structures étatiques autoritaires et du racisme. Cependant, la classe dirigeante est également consciente de l’opposition populaire profonde à la guerre et à la dictature.

Dans ces conditions, le débat sur la « culture qui nous définit » vise à préparer un mélange idéologique réactionnaire pour mobiliser les éléments les plus arriérés de la population, l’appareil d’État, les médias et le monde universitaire contre la réaction des travailleurs et des jeunes aux politiques réactionnaires.

(Article paru d’abord en anglais le 8 mai 2017)