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Le renvoi du directeur du FBI par Trump déclenche un tollé

Par Patrick Martin
11 mai 2017

Le renvoi inattendu du directeur du FBI, James Comey, annoncé tard dans l’après-midi de mardi, est un signe d’une crise profonde du gouvernement Trump qui s’amplifie. Le renvoi de Comey par Trump sent le désespoir de la part d’une Maison Blanche assiégée.

Ce renvoi a déclenché une condamnation générale par les démocrates et certains républicains, ainsi que des demandes pour la désignation d’un procureur spécial ou d’une commission indépendante chargée d’enquêter sur les accusations de collusion entre la campagne de Trump et le gouvernement russe lors de la campagne électorale de 2016.

De puissantes sections de l’élite dirigeante des États-Unis se liguent contre la Maison Blanche de Trump, qui est tellement imprégnée de corruption que l’une des quelconques séries de scandales, et pas seulement l’enquête sur l’ingérence présumée de la Russie lors des élections de 2016, pourrait la paralyser politiquement.

Il y a eu de nombreuses comparaisons par les médias avec le « Massacre du samedi soir » lors du scandale du Watergate de 1973 à 1974. Le président Richard Nixon avait renvoyé son procureur général et son substitut lorsqu’ils avaient refusé de renvoyer le procureur spécial affecté à l’affaire du Watergate, Archibald Cox. Cet effort pour torpiller l’enquête avait échoué : dix mois plus tard, Nixon a été forcé de démissionner de la présidence.

Contrairement au Watergate, cependant, il n’y a pas d’enjeu démocratique soulevé, même de façon limitée, par les opposants du Parti démocrate au gouvernement Trump. Il s’agit d’un conflit au sein de l’élite dirigeante des États-Unis et de son appareil de renseignement et de l’armée, motivé en grande partie par leurs divergences sur la politique étrangère.

Aucune preuve significative n’a été fournie pour appuyer les allégations d’ingérence de la Russie dans les élections américaines de 2016. Le but réel de la campagne contre la Russie est de pousser le gouvernement Trump d’adopter une politique étrangère plus agressive en Syrie, en Asie centrale, en Afrique du Nord et en Europe de l’Est, où l’impérialisme américain considère Moscou comme son principal obstacle.

Trump a tenté de satisfaire ces préoccupations avec les attaques de missiles du mois dernier contre la Syrie et une ligne de rhétorique plus dure envers l’Iran et la Russie, mais les divisions persistent, comme l’a montré l’audition lundi devant une sous-commission de la commission judiciaire du Sénat. (voir en anglais : “Senate hearing revives Democratic campaign over alleged Trump-Russia connections”).

Mardi soir, les circonstances entourant la décision de Trump de renvoyer Comey restaient obscures, tandis que la Maison Blanche refusait d’ajouter d’autre commentaire suite à l’annonce de l’éviction de Comey à 17h41. Les reportages des médias suggèrent que la décision était en préparation depuis au moins une semaine et que le substitut du procureur général, Rod Rosenstein, qui a pris ses fonctions le 26 avril, avait été chargé de fournir une justification.

Le New York Times a rapporté sur son site Web que « Les hauts responsables de la Maison Blanche et du ministère de la Justice travaillaient à monter un dossier contre M. Comey depuis au moins la semaine dernière, selon les responsables du gouvernement. Le procureur général Jeff Sessions avait été chargé de trouver des justifications pour son renvoi, ont déclaré les responsables. »

L’argumentaire pour cette décision, figurant dans un mémorandum de trois pages préparé par Rosenstein, n’est pas crédible. Le mémo se concentre sur les décisions de Comey concernant l’enquête sur la candidate démocrate à la présidentielle Hillary Clinton, en le condamnant non pas sur le fond de la décision qu’il n’y avait pas de délit à poursuivre, mais pour avoir tenu une conférence de presse annonçant ce fait et avoir lancé une attaque contre la conduite de Clinton la traitant « d’extrêmement négligente ». Le mémoire critique également Comey pour la lettre du 28 octobre dans laquelle il a informé le Congrès que le FBI allait rouvrir l’enquête sur Clinton, seulement 11 jours avant le jour des élections.

Les opinions exprimées par Trump sont à l’opposé direct du mémorandum de Rosenstein. En juillet dernier, il a dénoncé la décision de Comey de ne pas vouloir poursuivre Clinton en justice, alors que « mettez la en prison » devenait un chant standard dans les rassemblements de Trump et à la Convention nationale républicaine. Plus tard, Trump a salué la lettre du 28 octobre comme une action dans laquelle Comey « a montré qu’il avait des tripes. »

Plus tôt cette semaine, Trump a tweeté que Comey avait été « la meilleure chose qui est arrivée à Hillary Clinton », et que sa décision sur la poursuite judiciaire dans le dossier de son serveur de messagerie était « un feu vert pour de nombreux actes néfastes ».

Il existe d’autres contradictions. Le procureur général Jeff Sessions a déclaré lors de son audition de confirmation qu’il se récuserait de toute action relative au dossier contre Clinton, en raison de son propre rôle dans la campagne électorale de Trump. Pourtant, il a maintenant contresigné la décision de renvoyer Comey, supposément à cause des actions du directeur du FBI dans l’enquête sur Clinton.

Sessions a également déclaré qu’il se récuserait des décisions relatives à l’enquête en cours sur une possible collaboration entre la campagne Trump et le piratage russe présumé du Comité national démocrate et du président de la campagne Clinton, John Podesta. Le renvoi de Comey supprime le chef de l’Agence qui mène cette enquête.

Il est absurde de suggérer que Trump ait congédié Comey pour ses transgressions contre Hillary Clinton, étant donné en particulier qu’il a attaqué le directeur du FBI pour avoir pris des gants à son sujet. De plus, tous les événements cités dans la note de Rosenstein ont eu lieu avant les élections de 2016, alors que Trump réitérait son soutien à Comey et le maintien dans ses fonctions (il avait un mandat fixe de dix ans jusqu’en 2023) encore en février.

Qu’est-ce qui a changé dans l’intervalle ? Le 20 mars, lors d’une audition télévisée retransmise dans tout le pays de la commission du Renseignement de la Chambre des représentants, Comey a confirmé pour la première fois que le FBI a ouvert une enquête sur les liens possibles entre la campagne de Trump et l’ingérence alléguée de la Russie lors des élections de 2016.

Depuis lors, un certain nombre d’anciens conseillers et aides de campagne ont été interrogés par le FBI, chacun sans doute sous pression pour sauver leurs propres peaux au détriment de ceux qui se trouvent plus haut, dans une chaîne menant inexorablement à Trump lui-même.

Le plus important semble être l’attention accordée à l’ancien conseiller de la Sécurité nationale de Trump, le lieutenant-général à la retraite Michael Flynn, qui a été accusé publiquement de ne pas avoir signalé des sources de revenus importantes venant de particuliers et d’entreprises liées à la Russie, et qui était si proche de Trump qu’il a été activement considéré comme un vice-président possible pour Trump.

L’extrême sensibilité à la Maison Blanche quant au rôle de Comey dans l’enquête sur la Russie a été indiquée dans le deuxième paragraphe de la lettre officielle de Trump à Comey l’informant de son renvoi. « Bien que j’apprécie grandement que vous m’ayez indiqué à trois reprises que je ne fais pas l’objet d’une enquêté, je suis tout à fait d’accord avec le jugement du ministère de la Justice selon lequel vous ne pouvez pas diriger efficacement le FBI », a déclaré Trump.

La Maison Blanche n’a apparemment informé qu’une dizaine de dirigeants du Congrès avant le renvoi en question, dont les sénateurs Lindsey Graham et Dianne Feinstein, les principaux républicain et démocrate de la sous-commission de la commission judiciaire du Sénat qui supervise le FBI. Graham a publiquement approuvé le renvoi, et Feinstein ne s’y est pas opposée.

Cependant, parmi d’autres sénateurs démocrates et membres du Congrès, il y avait une opposition presque unanime.

Le whip démocrate du Sénat Richard Durbin d’Illinois, s’exprimant au Sénat, a condamné le renvoi. « Toute tentative d’arrêter ou de saper cette enquête du FBI soulèverait de graves questions constitutionnels », a-t-il déclaré. « Nous attendons la clarification de la Maison Blanche dès que possible pour savoir si cette enquête se poursuivra et si elle aura une piste crédible afin que nous sachions qu’elle aura un résultat juste. »

Le chef de l’opposition démocrate du Sénat, Charles Schumer, a commenté le renvoi par Trump du procureur général par intérim, Sally Yates, du procureur fédéral américain Preet Bharara et maintenant de Comey, disant sur Twitter : « Si on ne met pas en place un procureur spécial, tous les Américains soupçonneront à juste titre que la décision de renvoyer Comey faisait partie d’une opération pour étouffer une affaire. »

Les déclarations de deux principaux sénateurs républicains sont encore plus importantes. Le sénateur Richard Burr, de Caroline du Nord, président de la commission du Renseignement, qui mène une enquête sur les allégations de piratage russes, a déclaré : « Je suis troublé par l’instant choisi et le raisonnement du renvoi de Jim Comey. J’estime que le directeur Comey est un fonctionnaire excellent. »

Le sénateur John McCain, ancien candidat à la présidence et président de la commission des Services militaires, a réitéré son soutien à un comité spécial d’enquête. « Je demande depuis longtemps qu’une commission spéciale du Congrès étudie l’ingérence de la Russie lors des élections de 2016 », a-t-il déclaré dans un communiqué. « La décision du président de renvoyer le directeur du FBI ne fait que confirmer le besoin et l’urgence d’une telle commission. »

(Article paru en anglais le 10 mai 2017)