Home » Nouvelles internationales » Allemagne

« Une déclaration d’hostilité contre les principes de l’Humanité »

Le professeur Mario Kessler publie une critique des idées de droite du professeur Baberowski

Par Christoph Vandreier
22 mai 2017

Le journal Tagesspiegel a publié dimanche une tribune libre où le professeur Kessler attribue au professeur d’extrême-droite, Jörg Baberowski de l’université Humboldt, un « manque de sensibilité élémentaire » à l’égard des victimes des nazis. Il s’est également demandé si Baberowski s’était débarrassé des résultats des recherches scientifiques sur la cruauté de Hitler par « manque de culture ou par calcul. »

Kessler est un professeur de renommée internationale de l’Université de Potsdam qui travaille au Centre de recherche sur l’histoire du temps présent (Zentrum für Zeithistorische Forschung, ZZF). Il a publié plus d’une vingtaine de livres en allemand et en anglais sur l’histoire de l’antisémitisme, le mouvement ouvrier européen et autres sujets. Il a été professeur invité à l’Université du Massachusetts à Amherst, à la Colombus State University en Géorgie et à l’Hebrew University of Jerusalem en Israël. Ses séjours de recherches l’ont également conduit à l’Université Johns-Hopkins à Baltimore, au King's College de Londres et à l’Université Harvard.

Le commentaire de Kessler est une réponse à un article paru dans le Tagesspiegel qui rendait compte d’une interview de Baberowski, reprise par la revue de l’Association allemande des universités (Deutscher Hochschulverband, DHV), Forschung & Lehre (La recherche et l’enseignement). Dans cet entretien, Baberowski, professeur d’histoire de l’Europe orientale à l’Université Humboldt, avait répété la déclaration faite en février 2014 au magazine Der Spiegel, l’hebdomadaire au plus gros tirage en Allemagne. À l’époque, Baberowski avait affirmé : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. »

Dans la revue Forschung & Lehre, Baberowski justifie cette monstrueuse banalisation des crimes nazis en disant : « J’ai comparé Hitler à Staline. Staline était un psychopathe, Hitler ne l’était pas. Staline aimait la violence, Hitler non. Hitler savait ce qu’il faisait. C’est un criminel de bureau [Schreibtischtäter] qui ne voulait rien savoir des conséquences de ses actes. Cela ne rend pas ses actions moralement meilleures mais pires. Personne ne peut vraiment comprendre de travers ce que je veux dire. » Le Tagesspiegel avait cité ce passage.

Kessler réfute vigoureusement cette affirmation. « Là, permettez-moi de le dire en termes courtois, Baberowski ignore ce que les contemporains ont constaté avec horreur et qui fut ensuite prouvé de manière précise sur la base de faits avérés au bout de plusieurs décennies de recherche : le fait que Hitler avait en effet décrit les éventuelles conséquences puis les conséquences effectives de l’anéantissement de millions de Juifs et de non-Juifs dans des images tout aussi impitoyables que cyniques ; qu’il avait planifié de sang-froid et ordonné cette extermination. » La documentation des propos de table de Hitler ainsi que « beaucoup d’autres déclarations publiques et semi-publiques de Hitler surtout à partir de 1941 » ont également montré la cruauté de Hitler.

Kessler rend compte des débats à l’université juive Yeshiva à New York, où il fut professeur invité jusqu’en janvier dernier. Une fois que l’entretien de 2014 paru dans Der Spiegel fut aussi publié en anglais, des collègues et des étudiants lui avaient demandé « si Baberowski était un nazi. » « J’ai clairement répondu par la négative, mais ils ont persisté », écrit Kessler. « Serait-il, peut-être, un nazi qui n’ose pas ou n’ose pas encore laisser libre cours à ses opinions ? J’ai également dit non, mais je n’ai pu que convaincre partiellement mes interlocuteurs. »

Finalement, il a reconnu que ses collègues « avaient instinctivement soulevé un point important : quiconque prétend que Hitler n’est pas cruel, fait montre d’un manque de sentiment élémentaire pour ses victimes, quelle que soit l’explication qu’il puisse donner. Que les juifs, et pas qu’eux, considèrent cela comme une déclaration d’hostilité à leur égard et contre les principes de l’humanité, est parfaitement compréhensible.

Kessler met ainsi le doigt sur l’orientation des déclarations de Baberowski. Sa déclaration, « Hitler n’était pas cruel » vise à minimiser les plus grands crimes de l’histoire humaine. Le contexte de sa déclaration corrobore ce fait. Dans ce même article de 2014 du Spiegel, Baberowski est cité pour avoir dit que l’apologiste du nazisme Ernst Nolte « a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison. » De plus, il relativise aussi l’Holocauste lorsqu’il déclare au sujet de fusillades qui auraient eu lieu près de Moscou, « Au fond, c’était la même chose : le meurtre industrialisé. »

Les Étudiants et Jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (IYSSE), le mouvement de jeunesse du Parti de l’égalité socialiste (Sozialistische Gleichheitspartei), avaient critiqué ces formulations dès leur publication. L’IYSSE avait ultérieurement souligné que la relativisation des crimes nazis est le fil rouge qui parcourt tout le travail académique de Baberowski et qu’elle est étroitement liée à ses positions d’extrême-droite concernant l’évolution politique contemporaine.

Dans sa lutte contre l’idéologie de droite et le militarisme à l’Université Humboldt, l’IYSSE a gagné le soutien croissant des étudiants. Il a organisé des événements qui ont rassemblé des centaines de participants et a obtenu 7 pour cent des voix lors des dernières élections au parlement étudiant. Les représentants des étudiants à Brême et à Hambourg ont également rédigé des tracts contre Baberowski en le qualifiant d’« extrémiste de droite ». À Berlin, les parlements étudiants de l’Université Humboldt et de l’Université libre ont adopté des résolutions s’opposant à Baberowski. La représentation des étudiants de l’Université de Heidelberg (PH) a récemment exprimé sa solidarité avec l’IYSSE.

Dans le même temps, plusieurs professeurs se sont rangés du côté de Baberowski et défendent sa version de l’Histoire.

En 2014, l’Institut des sciences historiques de l’Université Humboldt (Institut für Geschichtswissenschaften) avait accusé l’IYSSE de porter atteinte à la réputation d’historien de Baberowski en appelant les étudiants de faire front contre l’IYSSE. Dans une prise de position, le président de l’époque de l’Université Humboldt, Jan-Hendrik Olbertz, et vingt-six autres professeurs avaient parlé d’une « campagne de dénigrement ». Plus récemment, l’actuelle présidente de l’université, Sabine Kunst, a soutenu Baberowski en déclarant que les « attaques médiatiques » à l’égard du professeur d’extrême-droite étaient « inacceptables ».

Ils ignorent tous, pour reprendre les « termes courtois » de Kessler, « ce que les contemporains ont constaté avec horreur et qui fut ensuite prouvé de manière précise sur la base de faits avérés au bout de plusieurs décennies de recherche » : le fait avéré des crimes commis par les nazis et la Wehrmacht (armée de Hitler).

Cette prise de position était allée de pair avec une véritable campagne de dénigrement contre l’IYSSE, à qui l’on reprochait de proférer des calomnies, d’être un groupe faisant de l’intimidation psychologique et recourant même à la violence. Aucun des articles et des prises de positions n’a porté la moindre attention aux affirmations de Barberowski que l’IYSSE a reprises et critiquées. Ceci a été rendu possible par le fait qu’aucun professeur en Allemagne ne s’était prononcé contre les épouvantables déclarations de Baberowski. Pendant trois ans et demi, la déclaration « Hitler n’était pas cruel » n’a pas été contestée par les professeurs.

C’est pourquoi, il est important que non seulement des dizaines de milliers d’étudiants, mais aussi qu’un professeur jouissant d’une réputation internationale aient pris l’initiative de parler franchement des positions de droite de Baberowski. Il faut espérer que d’autres universitaires suivront cet exemple et ne resteront plus silencieux sur la banalisation des crimes nazis par Baberowski.

(Article original paru le 19 mai 2017)