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La crise à Washington sur le renvoi de Comey : signe avant-coureur de bouleversements révolutionnaires

Par Joseph Kishore
13 mai 2017

La crise politique qui s’abat sur Washington a des conséquences et des implications considérables tant pour les États-Unis que pour le monde entier. L’appareil d’État au centre du capitalisme mondial, la principale puissance impérialiste, se décompose visiblement, déchiré par les conflits et les récriminations mutuelles.

Suite au tollé déclenché par le renvoi du directeur du FBI, James Comey, une crise, qui se développe depuis l’inauguration de Trump il y a près de quatre mois, passe à une étape supérieure.

La question immédiate en jeu dans le conflit au sein de la classe dirigeante est claire. Au cours de l’élection et à la suite de cela, des sections puissantes de l’appareil du renseignement et de l’armée qui avaient appuyé la campagne de la démocrate Hillary Clinton craignent que le gouvernement Trump ne poursuive pas agressivement la guerre en Syrie et la campagne contre la Russie. D’où les accusations de « piratage » russe des élections et de « mollesse » de Trump envers le président russe Vladimir Poutine.

L’attaque de missiles de croisière de Trump contre la Syrie au début d’avril a été accueillie avec le soutien universel des démocrates et des médias, mais cela n’a pas duré. Il y a eu des demandes immédiates que Trump complète cet acte d’agression avec une « stratégie globale » pour renverser Assad.

Cependant, il existe des problèmes plus profonds. Alors que le gouvernement Trump parle au nom de et personnifie l’aristocratie financière américaine, cela pose également d’importants problèmes à la classe dirigeante. Plus que toute autre présidence dans l’histoire américaine, elle est gangrenée par la corruption et le népotisme. Le milliardaire magnat de l’immobilier et vedette de la télé réalité a importé à la Maison Blanche les intérêts personnels de toute sa famille élargie, qui considère l’occupation du poste du chef d’État comme une opportunité pour se faire de l’argent à grande échelle.

Pour la classe dirigeante, le caractère de l’occupant de la Maison Blanche n’est pas une question insignifiante. Trump est considéré comme imprévisible et incontrôlable, peu disposé ou incapable de subordonner ses actions et ses Tweets aux exigences de l'« État dans l’État ». Dans les semaines précédant son éviction, Comey aurait traité Trump de « fou » (par rapport à ses Tweets au sujet du gouvernement d’Obama ordonnant sa mise sur écoute pendant la campagne électorale) et « en dehors du domaine de la normale. »

Cela a des conséquences graves pour les intérêts de la classe dirigeante américaine. À l’échelle internationale, les États-Unis sont de plus en plus considérés comme un « État voyou », portant atteinte à la domination mondiale de l’impérialisme américain. À l’échelle nationale, le gouvernement Trump est largement méprisé. Bien qu’il ait pu exploiter la colère sociale pendant la campagne électorale, il a néanmoins pris ses fonctions après avoir perdu le vote populaire, avec des chiffres d’impopularité proches ou inférieures aux records vers le bas des précédents nouveaux présidents.

Le New York Times, qui a servi de porte-voix pour les personnes opposées au gouvernement Trump au sein des services de renseignement, a exprimé les préoccupations de sections de la classe dirigeante dans sa « lettre ouverte » au substitut du procureur général Rod Rosenstein publiée jeudi. Le journal a sollicité Rosenstein à agir rapidement pour dissiper le « nuage sombre de suspicion entourant ce président » en désignant un « procureur spécial indépendant du département [de la Justice] et de la Maison Blanche ».

The Times a fait appel à Rosenstein pour qu’il exerce sa « réputation de probité » et reconnaisse « le mépris des normes éthiques des anciens présidents » de la part de Trump. Ce dernier a « confondu ses affaires avec ses responsabilités publiques. Il s’est vanté que les lois sur les conflits d’intérêts ne s’appliquent pas à lui en tant que président. Et à partir du moment où il a pris ses fonctions, M. Trump a montré la volonté d’un despote d’inventer sa propre version de la vérité et de transformer en arme le gouvernement fédéral pour étayer cette version ».

Contrairement au récit du Times, cependant, Trump n’est pas une aberration, un écart inexplicable par rapport aux « normes éthiques » élevées des anciens présidents. Comme le WSWS l’a noté précédemment, ce n’est pas un intrus dans le jardin d’Eden de la démocratie américaine. C’est le produit et l’aboutissement d’une crise plus profonde et plus fondamentale qui couve depuis des décennies.

Quelles sont les « normes éthiques » auxquelles le Times fait référence ? Le demi-siècle passé a été une histoire de désintégration politique et de dégénérescence. Est-ce que le Times fait référence à Lyndon Johnson, qui a menti pour justifier l’extension de la guerre au Vietnam, ce qui a entraîné la mort de millions de personnes ? Ou Nixon, déchu par le scandale de Watergate et les révélations d’activités criminelles aux États-Unis et dans le monde ? Ou Carter, qui a lancé la politique de financement des organisations islamistes en Afghanistan pour attiser une guerre par procuration contre l’Union soviétique ?

Peut-être que le Times fait référence à Ronald Reagan, l’ancien acteur devenu politicien, qui a dirigé un gouvernement dans les années 1980 caractérisé par sa criminalité, y compris la crise Iran-Contra de 1986, qui était la conséquence de la violation des lois adoptées par le Congrès. Ou George W. Bush, dont le gouvernement, arrivé au pouvoir par le biais du vol d’une élection, a fabriqué sa propre « version de la vérité », aidé et encouragé par le New York Times lui-même, afin de justifier une guerre d’agression illégale contre l’Irak, et qui a exploité les événements du 11 septembre pour saccager la constitution sous la bannière de la « guerre contre le terrorisme ».

Et puis, il y a Obama, vendu par les médias et le Times comme le candidat du « changement », qui a passé huit ans à superviser un transfert historique des richesses du pays aux riches, et qui entrera dans l’histoire comme le président qui a institutionnalisé l’assassinat de citoyens américains sans procès en bonne et due forme. Depuis son départ, il fait de son mieux pour « combiner ses intérêts d’affaires avec ses responsabilités publiques » en tirant parti de son statut d’ancien président pour toucher des millions de dollars.

La désintégration prolongée et la corruption indescriptible de la politique américaine est une expression de processus sociaux plus larges : un quart de siècle de guerre sans fin, quatre décennies d’escalade de l’inégalité sociale, un système économique ancré dans le parasitisme et dépendant de l’inflation d’une bulle financière après l’autre.

Au fond de tout cela existe une aliénation populaire profonde, supprimée artificiellement par les syndicats et ce qui se fait passer pour la « gauche » politique.

Il faut souligner encore le caractère profondément réactionnaire de la campagne du parti démocrate contre Trump. Les démocrates sont terrifiés, plus que toute autre chose, de la perspective que la désaffection de masse fera irruption d’une manière incontrôlée. Ils parlent au nom de sections de l’élite patronale et financière et des agences de renseignement américaines, alliées aux couches privilégiées de la classe moyenne supérieure auxquelles elles font appel sur la base de la politique d’identité.

Leur orientation n’est pas en soutien à l’opposition de la classe ouvrière aux politiques de droite du gouvernement Trump, mais à la CIA, au FBI et à l’armée, sur la base de programmes non déclarés et concoctés en coulisses, dans l’espoir que peut-être une sorte de remaniement pourrait s’organiser pour créer un gouvernement plus stable, et en particulier un gouvernement qui poursuivrait l’agression contre la Russie.

Pour le Parti démocrate, l’hystérie anti-Russie ne concerne pas seulement la politique étrangère et les intérêts de l’impérialisme américain. Il s’agit également de trouver un moyen de contenir, de rediriger et, si nécessaire, de réprimer l’opposition intérieure. Par conséquent, les dénonciations sans fin de la Russie pour son engagement dans la « guerre de l’information », pour avoir attisé les mouvements sociaux, comme si l’effondrement du vote pour Clinton dans les États industriels clés ou le déclin du taux de participation électorale dans les centres urbains était dû à la propagande russe, et non les politiques de droite du Parti démocrate lui-même.

Quel que soit le médicament que les démocrates essaient d’administrer, ils ont affaire à une maladie terminale, dont ils sont eux-mêmes un symptôme. La tentative même de trouver un remède ne fera qu’augmenter la crise. La crise à Washington pourrait elle-même devenir le catalyseur d’un effondrement économique. Trump, cherchant à garder son poste, pourrait réagir en lançant une nouvelle guerre. Et si un changement de régime était organisé, tout nouveau gouvernement ne serait pas moins engagé à faire la guerre à l’étranger et la contre-révolution sociale aux États-Unis.

La crise politique présente toutes les caractéristiques d’une situation prérévolutionnaire. La classe dirigeante est incapable de gouverner comme avant, et la classe ouvrière ne peut pas vivre comme avant.

Pour la classe ouvrière, la question critique consiste à intervenir politiquement avec un programme et une organisation indépendants. Dans le cadre des partis démocrate et républicain et du système politique bourgeois, il ne peut y avoir de solution d’un caractère démocratique, ou qui propose une issue à la catastrophe, dans le cadre du capitalisme qui dirige la population du monde entier.

« La caractéristique la plus indubitable d’une révolution est l’intervention directe des masses dans les événements historiques », a écrit le révolutionnaire russe Léon Trotsky dans la préface de son Histoire de la Révolution russe. C’est avant tout cette intervention directe qui est maintenant nécessaire. La classe ouvrière ne peut pas rester sur les lignes de touche, ce qui permet à la cabale de représentants de la classe dirigeante de définir les politiques. Elle doit faire avancer sa propre solution : la réorganisation de la vie économique, aux États-Unis et à l’échelle internationale, sur la base de l’égalité, de la paix et du socialisme.

(Article paru en anglais le 12 mai 2017)