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Le désaccord entre l’Allemagne et l’Amérique : un tournant historique

Par Nick Beams
30 mai 2017

Le sommet du G7 qui a eu lieu en Italie au cours du week-end a conclu avec un désaccord ouvert entre les États-Unis et les grandes puissances européennes. La chancelière allemande Angela Merkel a tout simplement déclaré que l’alliance transatlantique, qui a servi de base à la stabilité de l’après-guerre, est terminée.

S’adressant à un rassemblement dans une tente à bière de Munich dimanche, Merkel a déclaré : « Les temps où nous pouvions compter sur les autres sont dans une certaine mesure révolus – j’ai vu cela au cours des derniers jours. Nous, Européens, devons vraiment prendre en main nos destinées collectives. »

Merkel parlait un jour après la conclusion du sommet, qui a vu des conflits ouverts avec les États-Unis. La rupture a eu lieu dans le cadre du refus du président américain Donald Trump lors d’un rassemblement à Bruxelles de réaffirmer son engagement à l’égard de l’article 5 du traité de l’OTAN, qui oblige les États membres à une assistance mutuelle en cas d’attaque. Cela a été suivi d’une réunion de l’OTAN où il a réprimandé les Européens pour « ne pas payer ce qu’ils devraient payer » à l’alliance.

Au G7, le conflit le plus public s’est centré sur l’approbation de l’Accord de Paris de 2015 sur le changement climatique, que l’administration Trump considère comme injuste en raison du fait qu’elle limite la croissance économique aux États-Unis.

Les six autres membres – le Royaume-Uni, la France, l’Italie, l’Allemagne, le Canada et le Japon – ont refusé de reculer. En conséquence, le communiqué du sommet a spécifiquement enregistré les objections des États-Unis, en précisant : « Les États-Unis d’Amérique sont en train d’examiner leur politique sur le changement climatique et sur l’Accord de Paris et ne sont donc pas en mesure de se joindre au consensus sur ces sujets. »

Bien qu’il y ait eu des divergences lors des précédentes réunions du G7 et des interprétations variées des décisions prises, les participants ont pu dissimuler leurs différences dans le communiqué final. Cela n’a pas eu lieu à cette occasion.

Les conflits se sont étendus dans d’autres domaines. Avant même le début du sommet, les États-Unis ont empêché l’Italie, le pays hôte, de faire au moins une référence verbale aux droits des réfugiés.

Le commerce était un autre sujet controversé. Les États-Unis ont obtenu la suppression des références à la nécessité de « résister au protectionnisme » dans les déclarations du G20, de la réunion des ministres des finances du G7 et du FMI lors de ses rassemblements au début de cette année.

Le communiqué du G7 a confirmé son engagement à « maintenir nos marchés ouverts et à lutter contre la protection, tout en s’opposant à toutes les pratiques commerciales déloyales ». Cependant, tout espoir que les politiciens européens avaient que l’inclusion de la « lutte contre le protectionnisme » puisse représenter un recul de la part de Washington a fait long feu. »

Immédiatement après la réunion, Trump a sauté sur la référence aux « pratiques commerciales déloyales ». Dans une série de tweets, il a salué « de grands résultats » du commerce, en soulignant des phrases sur « l’élimination de toutes les pratiques qui déforment les échanges » afin de « favoriser des règles de jeu vraiment équitables », sans mentionner la nécessité de « lutter contre le protectionnisme. »

Plus tôt dans la semaine, Trump a qualifié l’Allemagne de « mauvaise, très mauvaise », lors d’une réunion avec des responsables européens, selon Spiegel Online. Il a ajouté : « Regardez les millions de voitures qu’ils vendent aux États-Unis ? Terrible. Nous allons arrêter cela. »

Merkel a qualifié les discussions sur l’accord climatique de « très insatisfaisantes », avant d’aller à Munich dimanche où elle a fait un résumé des implications plus larges du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne (le Brexit) et du conflit avec les États-Unis.

« Bien sûr, nous avons besoin d’avoir des relations amicales avec les États-Unis et avec le Royaume-Uni et avec nos autres voisins, y compris la Russie », a-t-elle déclaré. De toute façon, elle a continué, « nous devons nous battre nous-mêmes pour notre propre avenir. »

Le fait que ces mots aient été prononcés lors d’une fête de la bière à Munich, rappelant le début de la carrière politique d’Adolf Hitler, leur apporte du poids.

Les implications historiques des propos de Merkel ont été reconnues dans un certain nombre de commentaires.

Dans un message sur Twitter, le président du Conseil américain des relations extérieures, Richard Haass, a déclaré qu’ils étaient à un « tournant historique ». Le scénario était « ce que les États-Unis ont cherché à éviter » depuis la Seconde guerre mondiale.

Henry Farrell, professeur de science politique et affaires internationales à l’Université George Washington, a fait remarquer dans le Washington Post que les commentaires de Merkel étaient « un énorme changement dans la rhétorique politique ». Alors que la « relation spéciale » entre la Grande-Bretagne et les États-Unis avait pris plus d’importance publique, « La relation germano-américaine a probablement été plus importante. »

L’un des objectifs de l’OTAN, a déclaré Farrell, était d'« intégrer l’Allemagne dans un cadre international qui l’empêcherait de devenir une menace pour la paix européenne comme elle l’avait été dans la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale. » Il a rappelé les paroles du premier secrétaire général de l’OTAN, Hastings Ismay, selon lesquelles l’alliance visait à « maintenir les Russes dehors, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous contrôle. » Maintenant, a-t-il ajouté, l’Allemagne cherche à jouer un rôle plus indépendant qu’à tout moment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La cause immédiate du désaccord au G7 était presque universellement présentée comme le résultat du comportement « impoli » de Trump. Mais ses actions ne sont que l’expression la plus récente, et jusqu’à présent la plus graphique, de l’aggravation des tensions entre les grandes puissances impérialistes.

Au moment de l’invasion de l’Irak en 2003, l’Allemagne s’est opposée à l’action militaire – motivée par ses propres intérêts économiques et stratégiques au Moyen-Orient. En réponse, Donald Rumsfeld, alors secrétaire de la Défense des États-Unis, a parlé du contraste entre ce qu’il appelait « l’ancienne Europe », la zone d’influence allemande, et la « nouvelle Europe », les États de l’Europe de l’Est plus favorables aux États-Unis.

Bien que l’alliance transatlantique ait été maintenue, ces divisions se sont intensifiées au cours de la dernière décennie, avec des critiques croissantes dans les milieux politiques allemands au sujet du rôle international perturbateur des États-Unis et de la nécessité pour l’Allemagne de s’affirmer sur l’arène mondiale.

Les différends englobent le Moyen-Orient, où l’Allemagne a des intérêts économiques considérables ; la Chine, où l’Allemagne cherche à tirer profit du projet One Belt, One Road du président Xi Jinping ; et la Russie.

En février 2016, dans sa déclaration Le Socialisme et la Lutte contre la guerre, le Comité international de la Quatrième Internationale a appelé au développement d’un mouvement international de la classe ouvrière contre le danger d’une nouvelle guerre mondiale impérialiste.

Il a constaté que si l’impérialisme américain « est le foyer des plans de guerre dans le monde, ses actions ne sont que l’expression la plus concentrée de la crise insoluble du capitalisme en tant que système mondial.

Les impérialismes européen et japonais, confrontés aux mêmes contradictions internes et externes, n’avaient pas d’objectifs moins prédateurs, explique le communiqué. « Tous tentent d’exploiter la trop grande dispersion américaine pour sécuriser leurs intérêts dans ce qui s’est dégradé en une bataille féroce pour la redivision du pouvoir économique et politique mondial. »

Comme le révèlent les ruptures lors du sommet du G7, les divisions entre les grandes puissances se sont élargies et l’intensité de cette bataille ne devrait qu’augmenter.

(Article original paru le 28 mail 2017)