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Le nouveau président allemand va accélérer le programme militariste en politique étrangère

Par Johannes Stern
23 mars 2017

Dimanche, Frank-Walter Steinmeier (Parti social-démocrate, SPD) a déménagé au nouveau Palais de Bellevue à Berlin. L’ancien ministre allemand des Affaires étrangères prend la relève de Joachim Gauck, qui a quitté son poste vendredi soir avec un défilé militaire ostentatoire.

L’atmosphère était étrange. Sous les yeux de l’establishment politique de Berlin, 400 soldats portant des casques en acier et des torches sont passés en marchant devant le Palais Bellevue. Parmi les spectateurs figuraient la ministre de la Défense Ursula von der Leyen (Union chrétienne-démocrate, CDU) ; l’inspecteur général de la Bundeswehr (forces armées), le général Volker Wieker ; le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière (CDU) ; et le maire de Berlin, Michael Müller (SPD). La chancelière Angela Merkel (CDU) était représentée par son vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel (SPD), puisqu’elle participait à des négociations de crise aux États-Unis.

Le défilé militaire, connu en Allemagne sous le nom de Große Zapfenstreich, a été une fin appropriée pour la présidence de Gauck de cinq ans. Le Zapfenstreich est le cérémonial militaire suprême de la Bundeswehr et a ses racines dans le militarisme prussien. Dans sa forme actuelle, il remonte au défilé militaire tenu à Berlin le 12 mai 1838, en l’honneur du tsar russe, Nicolas Iᵉʳ. Par la suite, c’est devenu une cérémonie principale de l’armée prussienne, de l’armée impériale allemande et de la Reichswehr (force de défense du Reich) de la République de Weimar, avant son utilisation par la Wehrmacht du Troisième Reich de Hitler.

En poste, Gauck a été un strident défenseur du militarisme allemand – plus que pratiquement n’importe quel autre président fédéral. Dans son discours notoire sur la Journée de l’Unification allemande en 2013, l’ancien pasteur a exigé une politique active, s’appuyant sur l’armée, de grande puissance. « Notre pays n’est pas une île. Nous ne devons pas céder à l’illusion que nous pouvons être épargnés des conflits politiques et économiques et militaires si nous ne participons pas à leur solution », a-t-il averti.

Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014, il a annoncé, avec von der Leyen et son successeur, le ministre des Affaires étrangères Steinmeier, un changement fondamental dans la politique étrangère. Il a parlé du « rôle de l’Allemagne dans le monde » et a déclaré : « Nous, les Allemands, nous sommes sur la voie d’une forme de responsabilité que nous avons trop peu exercée ». Une menace, qui a ensuite été mise en pratique sous la forme du putsch droitier en Ukraine, du réarmement de l’OTAN contre la Russie et des interventions militaires au Mali, en Syrie et en Irak.

Le processus commencé sous Gauck doit maintenant être poursuivi et intensifié sous Steinmeier. Dans un commentaire précédent, nous avons écrit : « La présidence, qui a eu une fonction principalement représentative après les expériences de la République de Weimar, doit être de nouveau transformée en un centre de planification politique et de pouvoir pour mettre en œuvre ces nouveaux fantasmes de grande puissance. »

Steinmeier incarne le virage à droite de la politique allemande au cours des 20 dernières années. En tant que chef de la chancellerie fédérale sous l’ancien chancelier du SPD, Gerhard Schröder, il a joué un rôle central dans le développement de l’Agenda 2010 et des lois Hartz, qui ont conduit des millions de personnes à la misère. De 2005 à 2009 et de nouveau de 2013 à 2017, il a été ministre des Affaires étrangères de la Grande Coalition des partis conservateurs et des sociaux-démocrates et le pionnier, avec Gauck et von der Leyen, d’une politique étrangère plus agressive.

Sous sa direction, le ministère des Affaires étrangères a lancé son supposé examen de la politique étrangère allemande afin de lutter contre l’opposition généralisée de la population à la guerre et au militarisme. Steinmeier a publié des documents de stratégie visant à la militarisation de l’Europe sous domination allemande et a souligné, dans d’innombrables discours et articles, « le nouveau rôle mondial de l’Allemagne ».

Dans une contribution au document « La nouvelle politique étrangère de l’Allemagne », publiée par Wolfgang Ischinger lors de la Conférence de Munich sur la sécurité de cette année, Steinmeier a réitéré sa devise selon laquelle l’Allemagne devait « agir précocement, rapidement, décisivement et de façon substantielle ». Il y a « Une concurrence croissante pour l’ordre social prétendument correct […] et des sphères géopolitiques d’influence. […] En posant à temps les bons jalons […] en façonnant l’ordre futur, » l’Allemagne pourrait « souvent s’employer à plus que de simplement éteindre le feu quand il est trop tard. »

En d’autres termes, l’Allemagne doit être prête à entreprendre une guerre préventive afin d’affirmer ses intérêts géopolitiques et économiques contre ses rivaux.

Une autre contribution dans l’anthologie, intitulée « La politique étrangère comme pierre de touche morale » par Jan Techau, souligne cela. Techau, le directeur du Forum Richard C. Holbrooke à l’American Academy de Berlin, se plaint qu’en Allemagne, la « volonté névrotique de rester moralement propre » imprègne presque tous les débats sur la politique intérieure et extérieure.

Ce qui est clair, poursuit-il, c’est : « Celui qui part en guerre doit généralement être responsable de la mort d’hommes, y compris la mort des non-participants et des innocents. » En particulier en « période de nouvelle incertitude stratégique », c’est nécessaire « non seulement parce que les sociétés exigent des épreuves si dures, mais plutôt parce que c’est finalement la discipline la plus difficile, la plus exigeante et, sans aucun doute, la plus haute de la politique étrangère ».

La dernière prévision de Techau est une menace : Dans les années à venir, l’Allemagne doit « entreprendre beaucoup plus politiquement et militairement » et devra faire face à « une politique étrangère et à des défis sécuritaires que le pays n’ose pas s’imaginer aujourd’hui dans ses rêves. Peut-être même pas dans ses pires cauchemars. »

Alors que la grande majorité de la population réagit avec choc à ce militarisme agressif, qui rappelle les jours les plus sombres de l’histoire allemande, le Parti de gauche soutient la nouvelle politique de guerre. Stefan Liebich, représentant du Parti de gauche au sein de la commission des affaires étrangères du Bundestag, a déclaré : « Oui, l’Allemagne doit assumer sa responsabilité croissante dans le monde. »

De la même manière que le Parti vert en 1998, le Parti de gauche est prêt à alléger le chemin du renouveau du militarisme allemand en parlant d '« interventions humanitaires » et ainsi s’opposer aux sentiments anti-guerre de la population allemande dans une future coalition gouvernementale. « L’Allemagne, sous la coalition rouge-rouge-vert [SPD-Parti de gauche-Parti Vert] doit s’engager vigoureusement dans le domaine de la prévention civile des conflits. Le projet de budget fédéral du gouvernement pour 2017 n’a initialement pas réussi à allouer une croissance à moyen terme pour la crise et les secours en cas de catastrophe, même si la nécessité a augmenté », a écrit Liebich.

l ne laisse planer aucun doute que dans le cadre de la « prévention des conflits » et de la « crise et des secours en cas de catastrophe », le parti de gauche envisage l’utilisation de l’armée. « Cela ne signifie pas que les soldats de la Bundeswehr ne peuvent plus être déployés à l’étranger. […] Un engagement comme la lutte contre l’Ebola ou la destruction d’armes chimiques comme il y a deux ans en Méditerranée n’est pas exclu ».

Liebich ajoute également : « Personnellement, je crois qu’après une décision du Conseil de sécurité des Nations unies, par exemple en cas de génocide imminent comme celui qui a eu lieu au Rwanda, il faudrait décider au cas par cas si la Bundeswehr intervient ou non. »