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La chasse aux sorcières anti-immigrante américaine pousse les demandeurs d’asile à faire un périlleux voyage au Canada

Par Roger Jordan
11 mars 2017

Depuis l’élection de Donald Trump comme président des États-Unis en novembre dernier et particulièrement depuis le début de l’année, un nombre grandissant de réfugiés fuient les États-Unis pour le Canada. Plusieurs doivent ainsi faire le périlleux voyage à travers des champs enneigés à des températures glaciales.

L’administration Trump et sa chasse aux sorcières anti-immigrante sont responsables de la détresse des réfugiés, tout comme l’est le gouvernement libéral de Justin Trudeau. Si les réfugiés sont forcés de traverser au Canada en utilisant les champs et les routes de campagne, c’est parce que le gouvernement Trudeau a chargé l’Agence des services frontaliers de continuer d’appliquer l’entente réactionnaire entre le Canada et les États-Unis sur «les tiers pays sûrs» et de leurs interdire l’entrée s'ils tentent d’entrer au Canada aux postes frontaliers.

Le nombre de demandeurs d’asile qui ont traversé des États américains de New York, du Vermont et du Maine au Québec en janvier est dix fois plus important qu’il y a deux ans. Alors que seulement 42 personnes ont fait le voyage en janvier 2015, ce chiffre a atteint 452 en janvier.

Un réseau de passeurs a vu le jour, chargeant jusqu’à 1000$ par personne pour emmener des familles de New York et d’autres grandes villes jusqu’à la frontière canadienne.

Depuis janvier, des centaines de personnes, souvent en groupe de douze ou plus, marchent le long des rivières gelées et des champs pour atteindre le Manitoba depuis le Minnesota et le Dakota du Nord. Plusieurs d’entre eux ont fait le trajet sans vêtements d’hiver à des températures de -20 C. Certains ont perdu des doigts en raison d'engelures.

La plupart des réfugiés qui entrent au Canada depuis les États-Unis ont fui la guerre, la pauvreté et la persécution dans leur Afrique natale. Mais les demandeurs d’asile incluent également des personnes d’Amérique latine et d’autres régions pauvres du globe.

L’administration Trump a lancé une brutale chasse aux sorcières contre les réfugiés et les immigrants en ciblant particulièrement les musulmans, presque dès qu’il a pris les rênes du gouvernement. Le président a promis de déporter jusqu’à 3 millions d’immigrants et a déjà autorisé des raids de déportation de masse et a considérablement étendu les motifs sur lesquels les gens peuvent être déportés. Il a d'ailleurs signé un nouveau décret présidentiel pour réimposer l’interdiction de voyager aux États-Unis pour les réfugiés, les immigrants et les visiteurs de six pays majoritairement musulmans.

Le 23 février dernier, dans une démonstration du caractère draconien de l’assaut que son administration mène contre les immigrants sans-papiers, Trump l'a décrite comme une «opération militaire».

Le gouvernement canadien a réagi à l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile par un mélange d'indifférence méprisante et d’hostilité ouverte. Les nouveaux arrivants sont forcés de compter sur la charité privée pour satisfaire leurs besoins de base. Et de nombreux organismes rapportent être bientôt à court de ressources.

Dans des conditions où les États-Unis enfreignent ouvertement leurs obligations envers les réfugiés et les demandeurs de statut de réfugié sous le droit international et où les demandeurs d’asile mettent leur vie à risque pour atteindre le Canada, le gouvernement libéral a dit qu’il n’augmenterait pas le quota canadien pitoyablement bas de réfugiés pour 2017.

Encore plus significative est la fervente défense par les libéraux de «l’Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs» de 2002. Sous cette entente, tout demandeur d’asile qui entre au Canada des États-Unis à un poste frontalier se voit refuser l’entrée et le droit de faire une demande pour le statut de réfugié au Canada et est en plus immédiatement retourné aux États-Unis.

C'est la raison pour laquelle ceux qui fuient les États-Unis pour le Canada choisissent des trajets à haut risque pour entrer au pays. Ceux qui traversent la frontière à un endroit non autorisé et qui ensuite font une demande d’asile ne sont pas automatiquement retournés aux États-Unis. Les autorités canadiennes peuvent par contre plus tard argumenter contre l’octroi de statut de réfugié sous le prétexte que les arrivants auraient dû faire la demande de statut de réfugiés aux États-Unis.

Plus de 200 spécialistes juridiques et groupes de défenses pour réfugiés ont exhorté le gouvernement à abandonner, ou du moins suspendre, «l’entente sur les tiers pays sûrs» citant les mesures anti-immigrantes de Trump. Mais le gouvernement, avec le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen, qui est venu au Canada comme réfugié somalien de 16 ans, servant de porte-parole, a insensiblement refusé de le faire.

Lorsqu'on lui a demandé le mois dernier au parlement quelle allait être la réaction de son gouvernement face à l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile, Trudeau a été clair que la détresse des réfugiés était le dernier de ses soucis.

«Nous devons, a déclaré Trudeau, être sûrs que nous protégeons l’intégrité de la frontière canadienne, la force de notre système de réfugiés et d’immigration, et démontrons que nous sommes là pour la sécurité des communautés et des personnes.»

Le refus du gouvernement de Trudeau d’aider ceux qui cherchent désespérément à fuir la déportation de Trump démontre bien le caractère hypocrite et frauduleux de la posture «ami des réfugiés» des libéraux. Durant les élections de 2015, Trudeau a cherché à exploiter la colère populaire contre le gouvernement conservateur de Harper en faisant des attaques calibrées sur sa façon d’attiser l’islamophobie et sur la manière dont il présentait les réfugiés syriens comme une grave menace pour la sécurité du Canada.

Trudeau est depuis promu par le New York Times et le Guardian britannique comme le représentant international du libéralisme, car son gouvernement a accepté 25.000 réfugiés syriens au Canada dans ses premiers mois de service. Non seulement est-ce une goutte d’eau dans l'océan considérant les millions de personnes déplacés par la guerre en Syrie, mais Ottawa refuse d’accepter tout homme célibataire et travaille avec le département américain de la Sécurité intérieure pour filtrer ceux qu’il accepte. De plus, la majorité d'entre eux était parrainée par des églises et d’autres groupes de charité, ce qui veut dire que le gouvernement ne leur a rien donné.

Et pour finir, les libéraux ont utilisé leur posture «proréfugiés» comme couverture pour le rôle grandissant du Canada dans la guerre au Moyen-Orient menée par les États-Unis. Enfin, ce sont les guerres lancées par Washington durant les 25 dernières années, avec l'appui et la participation de l’impérialisme canadien, au Moyen-Orient, en Afghanistan et dans les Balkans, qui ont détruit des sociétés entières, produisant la plus grande crise de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Il y a deux raisons pour lesquelles les libéraux sont aussi catégoriques à propos du maintien de «l’entente sur les tiers pays sûrs». Premièrement, mis à part les tweets cyniques de Trudeau à propos d'un Canada «ouvert», ils ne veulent pas encourager les demandeurs d’asile à trouver refuge au Canada. Surtout dans des conditions où les mesures brutales de Trump pourraient inciter de nombreuses personnes à demander l'asile au Canada.

Deuxièmement, et cela est encore plus important, Trudeau et son gouvernement sont déterminés à forger une relation étroite de travail avec l’administration Trump et ne veulent donc pas la mettre dans l'embarras ni la critiquer ouvertement.

Le mois dernier, Trudeau a visité Trump à la Maison-Blanche et a réaffirmé le partenariat militaire et stratégique de longue date entre les États-Unis et le Canada. Leur conférence commune a engagé le Canada à collaborer encore plus étroitement dans les interventions impérialistes des États-Unis autour du globe et à forger un bloc commercial protectionniste sous la direction de Washington visant a rejeter la crise capitaliste sur les rivaux économiques et géopolitiques d’Ottawa et de Washington.

Durant son voyage à Washington, Trudeau a soigneusement évité de faire tout commentaire direct à propos de la répression impitoyable de Trump envers les immigrants. Quand, à leur conférence commune, le président américain a défendu vigoureusement sa suspension de 120 jours de toutes demandes d’asile et son interdiction de voyager discriminatoire imposée aux personnes entrant aux États-Unis de sept pays majoritairement musulmans, Trudeau est resté silencieux.

Le Parti conservateur et d’autres forces de droite vise à exploiter la question de l’immigration pour attiser la réaction. Comme prévu, les conservateurs ont lancé une campagne xénophobe, dénonçant les demandeurs d’asile qui souhaitent entrer au Canada «illégalement» et demandant au gouvernement de faire plus pour «défendre» les frontières canadiennes.

De telles demandes visent à faire des réfugiées des boucs émissaires pour les problèmes engendrés par la politique canadienne brutale envers les réfugiés. Si les demandeurs d’asile sont forcés d’entrer au pays «illégalement», c’est précisément à cause des mesures anti-immigrantes draconiennes imposées par l’ancien gouvernement conservateur et maintenues par les libéraux, incluant le refus du gouvernement Trudeau de révoquer «l’entente sur les tiers pays sûrs».

(Article paru en anglais le 23 février 2017)