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Adoption de la loi 62: Québec condamne des femmes musulmanes à vivre en parias

Par Richard Dufour
26 octobre 2017

Le gouvernement libéral du Québec a adopté la semaine dernière la loi 62 qui prive de services publics essentiels les femmes musulmanes qui portent, pour des motifs religieux, un voile recouvrant entièrement le visage (burqa ou niqab).

Ces femmes n’ont désormais plus droit à des soins de santé dans les cliniques ou hôpitaux publics (sauf en cas d’urgence). Elles ne peuvent pas suivre de cours dans un établissement public d’éducation. Elles ne peuvent pas se présenter à un ministère ou à un bureau gouvernemental pour obtenir des documents officiels pour fins de logement, d’emploi, d’études ou autres. Elles ne peuvent pas emprunter de livres à une bibliothèque de quartier. Et ce n’est pas clair si elles ont même le droit de monter à bord d’un autobus de la ville.

Bref, sous le prétexte que les services publics doivent être «donnés et reçus à visage découvert», la loi 62 condamne ces femmes musulmanes à vivre en parias, complètement à l’écart de la société.

Et le gouvernement Couillard a le culot de présenter cette mesure inhumaine sous un air «progressiste» en insérant les mots «neutralité religieuse de l’État» dans le titre de sa loi et en disant défendre les droits des femmes.

Si la cible immédiate de la loi 62 est une infime portion de la population du Québec (le nombre de femmes portant la burqa ou le niqab étant estimé à moins de 100 dans toute la province), elle constitue néanmoins une attaque frontale sur le droit démocratique de pratiquer la religion de son choix. Cela va encourager la montée de l’islamophobie à travers le Canada, qui a trouvé son expression la plus réactionnaire dans la tuerie de janvier dernier à la grande mosquée de Québec par un extrémiste de droite.

Avec l’adoption d’une loi privant les femmes voilées de services publics essentiels, les préjugés anti-musulmans auront libre cours et des pressions seront exercées par les éléments les plus réactionnaires sur des dépanneurs, des restaurants, des commerçants et d’autres fournisseurs privés de biens et services pour qu’ils emboîtent le pas au gouvernement. Et comme ce fut le cas lors du débat de 2013-14 sur la «Charte des valeurs québécoises» du gouvernement péquiste de Pauline Marois, il y aura une recrudescence d’agressions physiques contre la minorité musulmane.

Cette loi va de pair avec la politique de droite du gouvernement libéral québécois, qui a mis la hache dans les budgets de l’éducation, la santé, l’aide sociale et les garderies, tout en mobilisant l’appareil répressif de l’État contre toute forme d’opposition, comme en mai dernier lorsqu’il a adopté une loi spéciale pour briser une grève des travailleurs de la construction.

Ses réflexes anti-démocratiques ont été mis à nu lorsqu’il a cherché à dissimuler le fait évident que sa loi 62 cible les femmes musulmanes en soutenant qu’elle pourrait aussi s’appliquer à des manifestants «qui ont le visage couvert … par des cagoules ou des verres fumés», selon la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée.

La loi 62 s’inscrit pleinement dans le tournant de toute l’élite dirigeante québécoise vers le chauvinisme anti-musulman – un tournant inauguré il y a plus de dix ans avec un débat virulent sur les «accommodements raisonnables» jugés excessifs envers les minorités. Tout comme le Parti québécois (PQ) avec sa défunte «Charte des valeurs québécoises», les libéraux invoquent hypocritement «la neutralité religieuse de l’État» mais accordent une position privilégiée à l’église catholique, sous le prétexte de préserver le patrimoine culturel québécois.

Les deux principaux partis d’opposition – le PQ indépendantiste et la Coalition Avenir Québec (CAQ) populiste de droite – ont voté contre le projet de loi 62 parce qu’il n’allait pas assez loin à leurs yeux. Ils voulaient étendre l’obligation des services publics à visage découvert au tchador (vêtement traditionnel musulman qui recouvre tout le corps mais pas le visage) et inclure dans la loi l’interdiction du port de signes religieux (c’est-à-dire du foulard islamique) pour les juges, les policiers et d’autres employés de l’État en position d’autorité, et même pour les enseignantes et éducatrices en garderie.

Quant à Québec solidaire (QS), le parti de la pseudo-gauche qui a fait élire trois députés au parlement du Québec, il a joué un rôle clé pour légitimer les efforts de l’élite dirigeante québécoise et canadienne pour faire des immigrants – et des musulmans en particulier – les boucs-émissaires de la crise capitaliste mondiale, véritable source du chômage et de la pauvreté de masse.

Si QS a finalement voté contre la loi 62, il en est un des parrains intellectuels. En janvier dernier, après la tuerie de Québec qui a fait six morts et une dizaine de blessés, Amir Khadir, un des députés de QS, a associé ce crime horrible à un «malaise» dans la société québécoise qu’il fallait guérir en interdisant les signes religieux chez les agents de coercition, mesure qu’il a qualifiée de «plancher minimum consensuel».

Dans le reste du Canada, les gouvernements de l’Ontario de l’Alberta ainsi que le gouvernement fédéral, ont critiqué la loi 62 afin de se donner une fausse image de défenseurs de la démocratie. En fait, tous ces gouvernements, comme les libéraux de Couillard au Québec, sont en train d’imposer l’austérité capitaliste et comme Couillard, ils cherchent à détourner l’attention des travailleurs et à les diviser sur des lignes linguistiques, ethniques et religieuses.

Tout l’establishment politique canadien invoque la frauduleuse «guerre contre la terreur», étroitement liée à la promotion de l’islamophobie, pour justifier sa participation aux guerres de pillage menées par Washington en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique.

Si des travailleurs au Canada anglais expriment une saine opposition aux mesures anti-démocratiques du gouvernement du Québec, celle des partis fédéralistes se base sur la promotion du nationalisme canadien, qui est faussement présenté comme «progressiste» face à un nationalisme québécois qualifié de provincial et rétrograde. Le fait est que le nationalisme canadien sert de plus en plus à justifier la guerre impérialiste et la réaction sociale.

La loi 62 suit un modèle établi par plusieurs pays européens, notamment la France, qui est allée encore plus loin en interdisant le port du foulard islamique dans les écoles publiques et le port du voile intégral dans tous les espaces publics.

Au Canada comme en Europe, l’élite dirigeante fait face à un effondrement du capitalisme mondial. Sa seule «solution» est de miner les conditions de vie des travailleurs par de vastes coupes sociales, de fouler aux pieds les droits démocratiques au pays et de présider ou participer à des guerres impérialistes à l’étranger.

C’est dans ce contexte que l’establishment québécois et canadien se tourne rapidement et résolument vers la droite et cherche à diviser la classe ouvrière en adoptant le chauvinisme anti-musulman, dont la loi 62 est un parfait exemple.