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Le nouveau maccarthysme et la suppression de la dissidence politique

Par Andre Damon
2 octobre 2017

La chasse aux sorcières maccarthyste des années 1950 est considérée, parmi tous les gens capables de réflexion, comme l'un des épisodes les plus honteux de l'histoire des États-Unis. Le terme «maccarthysme» est synonyme de fausses allégations, d'intimidation et de diffamation pour servir les objectifs politiques les plus réactionnaires.

Maintenant, sept décennies plus tard, une nouvelle période de chasse aux sorcières politiques a commencé, menée par le Parti démocrate et les agences de médias qui lui sont liées, le New York Times et le Washington Post. La dissidence politique est devenue associée à la trahison. La formule célèbre des maccarthystes, «Êtes vous actuellement ou avez-vous déjà été membre du parti communiste?», est en train d'être remise de l'avant et revue: «Êtes-vous ou avez-vous déjà été un détracteur du gouvernement des États-Unis?». Si la réponse est «oui», cela revient à dire que vous êtes un larbin, sinon un agent, de la Russie et de son dirigeant quasi démoniaque, Vladimir Poutine.

Associé avec les allégations de «fausses nouvelles» et de «théories conspirationnistes», le nouveau maccarthysme est lui-même l'une des plus grandes conspirations de fausses nouvelles engendrées à ce jour. Il a commencé avec les affirmations voulant que la défaite d'Hillary Clinton aux élections présidentielles de 2016 soit due à l'intervention du gouvernement russe. Ces accusations, qui ont été avancées sans arrêt depuis les élections, sont entrées dans une nouvelle phase, où des articles paraissent presque quotidiens dans le Times et le Post pour chercher à attribuer l'opposition politique et sociale au sein des États-Unis à des opérations infâmes de Vladimir Poutine.

«Des gens familiers avec la campagne d'influence clandestine», a rapporté le Washington Post lundi dernier, affirment que la Russie cherche à promouvoir «les groupes de respect des droits des Afro-Américains, incluant Black Lives Matter». Des agents russes auraient prétendument contribué à la promotion du soutien envers des «joueurs de la Ligue nationale de football (NFL) qui ne se lèvent pas lors de l'hymne national», répandant des mots-clics comme «#boycottnfl» et «#takeaknee», a déclaré le Times jeudi.

Le Post a explicitement établi des parallèles avec les allégations du FBI et d'autres agences de renseignement comme quoi les mouvements pour les droits civils des années 1960 exprimaient non pas des revendications sociales légitimes, mais étaient le résultat d'activités d'espions communistes et d'agitateurs. «Tout comme les publicités en lignes découvertes par Facebook» écrit le Post, «les messages répandus par des agents de l'ère soviétique étaient fabriqués de telle sorte qu'ils semblaient provenir d'authentiques activistes politiques provenant des États-Unis, dissimulant ainsi l'implication d'une puissance étrangère opposée».

Tout comme les accusations de «piratage» russe des courriels du Parti démocrate, rien de tout cela n'est appuyé par la moindre preuve. D’où les demandes vigoureuses par les agents politiques que les compagnies de réseaux sociaux produisent du matériel censé documenter les affirmations les plus folles et les allégations les plus spectaculaires.

Dans cette nouvelle chasse aux sorcières, le rôle de Joe McCarthy est joué par le sénateur Mark Warner de Virginia, l'homme le plus riche du sénat et le démocrate le plus important au sein du Comité sénatorial du renseignement. Peut-être plus que tout autre politicien, Warner est le porte-parole de la Central Intelligence Agency (CIA).

Au milieu d'un déluge de propagande médiatique, Warner est en train de tordre le bras des dirigeants des sociétés informatiques afin que ceux-ci se rangent derrière la campagne pour censurer internet.

Le dernier converti de Warner est le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, qui mercredi a diffusé des excuses contrites pour ses précédents signes de scepticisme. «Après les élections», a écrit Zuckerberg, «j'ai fait le commentaire comme quoi l'idée que la désinformation sur Facebook a pu changer le résultat des élections était une idée folle. Appeler cela fou était condescendant et je le regrette».

Zuckerberg a changé sa position après avoir reçu une visite personnelle de Warner aux quartiers généraux de Facebook. Il n'est pas difficile d'imaginer le genre de menaces qui ont été formulées par le sénateur lié à la CIA pour forcer Zuckerberg à se rétracter sur ce point. Après la visite de Warner, Facebook a produit une liste de 3000 comptes, dont la compagnie affirme qu'ils ont acheté pour 100.000$ de publicités dans le but de «semer la division» durant les élections.

Lorsque Warner a divulgué cette information à Twitter, demandant à ce qu'ils la corroborent, la compagnie a rapporté avoir trouvé qu'aucun des 450 comptes qui lui avaient été signalés par Facebook n'avait fait de publicité sur la plateforme du réseau social.

Twitter a fourni les données sur les publicités de Russia Today (RT), qui, il l'a reconnu, «sont publiques» à cause de «la nature publique de la plate-forme Twitter». Il a conclu que ces campagnes étaient dirigées vers les abonnés des médias institutionnels et faisait principalement la promotion des tweets de RT en lien avec des nouvelles». Jeudi, Warner a dénoncé l'inaptitude des exécutants de Twitter à lui donner ce qu'il voulait, déclarant leurs déclarations «grandement décevantes» et «inadéquates à presque tous les niveaux».

Warner a ensuite menacé d'assigner à comparaitre les dirigeants de Twitter devant une commission portant sur les allégations d'intervention russe lors des élections de 2016, chose que ni les dirigeants d'entreprises qui ont causé la crise des marchés financiers de 2008, ni les agents des services de renseignement qui ont détourné le regard sur l'implication de l'Arabie saoudite dans les attentats terroristes du 11 septembre 2001, n'ont eu à subir.

Même si on en venait à présumer que les affirmations à propos des achats russes de publicités étaient fondées, l'idée même qu'une centaine de milliers de dollars ait pu changer le cours des élections en faveur de Trump serait risible, si les implications de ces accusations sans fondement n'étaient pas aussi graves.

Tout ceci vise à créer les fondations politiques et juridiques pour la répression au pays. Ce n'est pas Vladimir Poutine ou Donald Trump qui inquiète la classe dirigeante, mais l'émergence d'une opposition sociale et politique au sein des États-Unis. En effet, la chasse aux sorcières de Warner prend place alors que même les démocrates collaborent avec Trump, le supposé bénéficiaire de «l'ingérence» russe, sur une série d'enjeux législatifs domestiques.

Les États-Unis sont une poudrière sociale. Les démocrates tentent de créer un «narratif» selon lequel la colère populaire est le produit non pas des niveaux d'inégalités sociales sans précédent, de la violence policière ou des conflits armés sans fin, mais celle des «fausses nouvelles» diffusées par le renseignement russe. Les organisations et les individus qui critiquent les politiques du gouvernement sont, selon cette logique, des agents à la solde de pays «ennemis».

Il est significatif que dans la campagne de Warner sur le rôle des réseaux sociaux et de l'internet dans la propagation des «fausses nouvelles», Google soit mis de côté. Comme le World Socialist Web Site l'a documenté, Google a adopté de nouveaux algorithmes plus tôt cette année qui visent à étouffer les publications de gauche et socialistes et principalement le WSWS.

Depuis l'annonce des changements aux algorithmes pour rétrograder les «points de vue alternatifs» au nom de la promotion de «sources faisant autorité», Google a réduit le trafic internet de 13 sites de gauche, progressistes et antiguerre de presque 55%. La pression mise sur Facebook et Twitter vise à ce qu'ils adoptent et appliquent des mesures agressives de ce genre.

Le nouveau maccarthysme représente une immense menace. Des droits démocratiques fondamentaux sont attaqués. Il faut s'opposer à cette campagne. Des efforts similaires sont en cours internationalement, les gouvernements européens cherchant à mettre en place de sévères restrictions au fonctionnement des réseaux sociaux. Des manifestations doivent être organisées pour demander la fin de la censure d'internet et de la chasse aux sorcières visant la dissidence politique. Le World Socialist Web Site s'engage à s'opposer aux voyous politiques qui mènent cette campagne et à les exposer.

(Article paru en anglais le 29 septembre 2017)