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Le gouvernement espagnol jure d’imposer un régime appuyé sur l’armée en Catalogne

Par Alex Lantier
21 octobre 2017

La déclaration hier du gouvernement espagnol sur son intention d’invoquer l’article 155 de la Constitution espagnole, suspendant l’autonomie régionale de la Catalogne, est un tournant politique et un avertissement urgent aux travailleurs non seulement en Espagne, mais aussi en Europe et à l’étranger.

Dans un grand pays d’Europe occidentale, et avec le soutien de l’Union européenne (UE) et de Washington, la classe dirigeante annonce des plans pour un virage autoritaire. En invoquant l’article 155, Madrid suspendrait pour la première fois depuis 1978 et la fin du régime fasciste espagnol créé par Francisco Franco pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939 un exécutif catalan élu. Il imposerait alors de force une autre administration régionale, soutenue par des déploiements de la police espagnole et des unités d’infanterie blindée.

Le Premier ministre Mariano Rajoy avait donné la date limite d’hier à 10 heures avant laquelle le Premier ministre régional catalan, Carles Puigdemont, devrait préciser si, oui ou non, la Catalogne avait déclaré son indépendance après le « oui » du référendum catalan du 1ᵉʳ octobre.

Sans répondre explicitement « non », ce qui pourrait conduire son propre gouvernement à s’effondrer, Puigdemont a précisé qu’il n’avait pas déclaré l’indépendance dans son discours du 10 octobre au parlement catalan. Il a appelé à des pourparlers avec Madrid : « J’ai proposé de suspendre les effets du vote populaire. Je l’ai fait afin de créer des conditions favorables au dialogue ». Toutefois, il a averti : « Si le gouvernement espagnol persiste à bloquer le dialogue et à recourir à la répression, le parlement catalan peut, si c’est opportun, voter la déclaration formelle d’indépendance qu’il n’a pas votée le 10 octobre ».

Rajoy écarta cette réponse en publiant un bref communiqué déclarant que Puigdemont n’avait pas donné la réponse claire exigée de lui. « En conséquence », a déclaré le communiqué, « le gouvernement espagnol continuera à déposer des recours en vertu de l’article 155 de la Constitution pour rétablir la légalité dans la région catalane ». Il a déclaré que le conseil des ministres espagnols se réunirait samedi pour élaborer des mesures au Sénat espagnol, qui doit voter pour autoriser l’invocation de l’article 155.

Le tournant vers la domination de la police militaire en Espagne constitue une mise en accusation non seulement de l’élite dirigeante espagnole, mais de toute l’Union européenne (UE). Arrivant hier soir pour le sommet de deux jours de l’UE à Bruxelles, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont explicitement soutenu les attaques de Madrid contre les droits démocratiques. « Nous soutenons la position du gouvernement espagnol », a déclaré Merkel, tandis que Macron a promis que le sommet de l’UE émettrait « un message d’unité autour de l’Espagne ».

Après des agressions policières sauvages contre des électeurs pacifiques le 1ᵉʳ octobre, 800 personnes ont été évacuées à l’hôpital, Madrid a fermé des sites nationalistes catalans, discuté d’interdire les partis nationalistes catalans, et arrêté deux politiciens nationalistes catalans, Jordi Sànchez et Jordi Cuixart – en provoquant des manifestations des centaines de milliers de personnes à Barcelone.

Madrid discute également de la mise en œuvre de l’article 116 de la Constitution, qui instaurerait un état d’urgence dans toute l’Espagne et suspendant des droits constitutionnels : à un procès, à la grève, à la vie privée, et à la liberté de mouvement, de pensée et d’expression.

Soutenu par Berlin et Paris, le Partido Popular (PP) au pouvoir travaille avec le soutien du Parti socialiste espagnol (PSOE) et du parti Citoyens pour mettre en œuvre le virage dictatorial, tout en affichant ses racines dans le régime franquiste. Le porte-parole du gouvernement Rajoy a lancé une menace de mort contre Puigdemont en affirmant qu’il pourrait « finir » comme le Premier ministre catalan Lluís Companys, abattu par le régime de Franco en 1940.

Madrid et l’UE se sont emparés de la crise catalane pour mettre en œuvre les mesures d’État policier qui sont universellement préparées contre la population. En Europe et en Amérique, les gouvernements de tous bords exigent la censure d’Internet, tout en menant des espionnages électroniques massifs et en déployant l’armée ou des unités de police militarisées pour la répression domestique.

Les événements en Espagne sont la preuve la plus évidente que de telles méthodes peuvent et vont être tournées contre l’opposition politique de masse, comme la mobilisation pacifique de larges sections de la population catalane pour voter lors du référendum du 1ᵉʳ octobre.

Les événements en Espagne sont enracinés dans la crise extrême du système capitaliste, internationalement et en Europe. Ils sont le résultat d’un quart de siècle d’escalade de la guerre impérialiste, de la crise économique et de l’austérité capitaliste. Alors que Trump menace d’anéantir la Corée du Nord, les guerres interminables menées par les États-Unis se transforment en affrontements avec la Russie et la Chine, risquant la guerre mondiale et conduisant les sections dominantes de la bourgeoisie européenne à développer désespérément l’UE en tant que bloc militaire indépendant avec une « armée de l’UE ».

La principale cible de l’accumulation de moyens militaires est la classe ouvrière. Depuis le krach de Wall Street en 2008, l’austérité de l’UE, l’augmentation des inégalités sociales et le chômage de masse de dizaines de millions de personnes en Europe ont provoqué des niveaux explosifs de colère sociale. Le sondage « Generation What » de l’UE a révélé cette année que plus de la moitié de la jeunesse européenne participerait à un « soulèvement à grande échelle » – plus de 60 pour cent en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie, en France, en Grande-Bretagne, en Hongrie, en Bulgarie et en Roumanie.

Les principaux responsables politiques européens affirment que, dans ce contexte, ils considèrent le référendum catalan comme une menace intolérable sur la position militaro-politique de l’impérialisme européen. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a averti que la sécession catalane pourrait conduire à un « effet de domino » et à « une UE qui, dans 15 ans, compterait 98 États », a déclaré Joschka Fischer dans un article intitulé « Ceux qui attaquent l’Europe depuis l’intérieur ».

Fischer a souligné qu’il pensait que le sécessionnisme catalan empêcherait l’impérialisme européen de défier ses rivaux mondiaux, les États-Unis et ceux en Asie qui égalent ou surpassent l’UE par leur superficie. Il a écrit : « Il serait historiquement absurde que les États membres de l’UE entrent dans une phase de sécession et de désintégration au XXIᵉ siècle. La taille des autres acteurs mondiaux – notamment la Chine, l’Inde et les États-Unis – n’a fait que rendre les relations de partage entre communautés [nationales] et l’intégration européenne encore plus nécessaires. »

Les travailleurs doivent être prévenus : l’UE n’interviendra pas pour persuader le gouvernement PP de défendre les droits démocratiques – comme le suggère le parti Podemos pour tenter d’endormir la classe ouvrière. Sur la base de ses calculs impérialistes, l’UE s’aligne derrière la volonté de Rajoy de légitimer à nouveau l’héritage du franquisme et de se tourner vers la dictature.

C’est au tour de la classe ouvrière tant en Catalogne que dans le reste de l’Espagne, à travers l’Europe et à l’international, dans laquelle il existe une opposition profonde et historiquement enracinée aux pouvoirs autoritaires, à la guerre et à l’austérité. Mais cette opposition objective doit être mobilisée dans une lutte politique consciente et unie pour le socialisme, pour l’arrivée au pouvoir de la classe ouvrière dans les pays européens et la construction des États socialistes unis d’Europe.

La question critique est la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière. Les travailleurs doivent être avertis que la fraction pro-indépendantiste de la classe capitaliste catalane autour de Puigdemont cherche un accord avec l’UE et est hostile aux travailleurs. Un mouvement socialiste doit être construit indépendamment de toutes les sections de la bourgeoisie espagnole et catalane.

La classe ouvrière, cependant, doit s’opposer catégoriquement à la répression sanglante que Madrid prépare en Catalogne. L’unité de la classe ouvrière européenne mobilisée dans une perspective socialiste et internationaliste ne peut se construire que dans la lutte contre la tentative de Rajoy de défendre l’intégrité territoriale de l’Espagne par la force des armes.

Le mot d’ordre des travailleurs conscients en Europe sera : Non à la dictature et à la domination militaire en Espagne ! Les troupes espagnoles hors de la Catalogne ! Pour les États socialistes unis d’Europe !

(Article paru d’abord en anglais le 20 octobre 2017)