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Alors que l’enquête sur la tour Grenfell s’ouvre, les dispositifs de sécurité incendie au Royaume-Uni sont attaquées

Par John Vassilopoulos
15 septembre 2017

L’enquête officielle sur l’embrasement à la tour Grenfell du 14 juin à l’ouest de Londres s’ouvre aujourd’hui. Loin de faire éclater la vérité ou d’identifier les personnes responsables de la mort d’au moins 80 personnes – trois mois après l’incendie le bilan officiel des victimes n’a jamais été fait – l’enquête sera un blanchiment de tous les responsables.

Son objectif est de couvrir les partis politiques et leurs partisans parmi les dirigeants d’entreprises, dont les décisions économiques et politiques ont transformé le bâtiment en piège mortel. Tout examen du contexte social de l’incendie et de l’état du logement social en général a déjà été exclu du périmètre de l’enquête.

Pendant ce temps, l’attaque contre la sécurité publique se poursuit sans relâche. Une enquête récente du Guardian révèle que le nombre d’agents de sécurité incendie au Royaume-Uni a été réduit de 25 %, de 924 à 680, depuis 2011.

Cela fait partie de l’agenda plus vaste du gouvernement pour réduire le budget des services de protection contre les incendies. Selon un rapport du Bureau national d’audit de novembre 2015, des coupes d’entre 26 et 39 pour cent ont été réalisées dans les services de lutte contre les incendies dans tout le pays, ce qui a entraîné une réduction moyenne corrigée de l’inflation de 17 pour cent du pouvoir d’achat de ces services. D’autres réductions de 20 pour cent devraient être mises en œuvre d’ici à 2020.

Le résultat a été dévastateur. Depuis 2010, 11 000 emplois de pompiers ont été éliminés à l’échelle nationale (19 % de la main-d’œuvre active) et des dizaines de stations ont été fermées. Rien qu’à Londres, 10 stations de pompiers ont été fermées, 27 camions de pompiers ont été éliminés ainsi que plus de 600 postes de pompiers. Cela a signifié que les temps de réponse moyens par les pompiers en Angleterre ont augmenté de 31 secondes depuis 2010.

Les agents de sécurité incendie inspectent les bâtiments à haut risque afin de s’assurer qu’ils adhèrent à la législation sur la sécurité. Lorsqu’ils révèlent des manquements par les propriétaires fonciers et trouvent des bâtiments dangereux, ils sont en mesure d’appliquer des mesures pour remédier au problème.

L’enquête a noté qu’en 2010-2011, il y avait eu 84 575 audits de sécurité incendie en Angleterre. En 2015-16, le nombre avait chuté de 25 pour cent à 63 201. Les mises en demeure contre les propriétaires ont diminué de 45 pour cent au cours de la même période.

La justification du gouvernement pour ces compressions a été la baisse du nombre des décès liés aux incendies ainsi que du nombre d’incendies ces dernières années.

Arnold Tarling, géomètre-expert agréé et expert en sécurité incendie, a déclaré au World Socialist Web Site que la baisse du taux de décès a moins à voir avec la politique gouvernementale et plus avec l’amélioration de la technologie qui a fait que de nombreux produits de consommation, tels que les appareils électroniques, sont plus sûrs.

La seule intervention gouvernementale importante a été, selon Tarling, la réglementation de la fabrication de meubles, ce qui a entraîné la disparition de nombreux décès causés par des matières toxiques hautement inflammables dans les meubles.

Il ne fait aucun doute que toute amélioration du taux de décès causés par les incendies sera compromise par les coupes budgétaire du gouvernement et pourrait même conduire à une augmentation des décès liés aux incendies.

Il y a un parallèle entre les coupes dans les services d’incendie et la forte augmentation des décès liés aux incendies en 2015 : 303 décédés par rapport aux 264 de l’année précédente, soit une augmentation de 15 %. Ce fut le plus grand saut depuis 1995. Un rapport du gouvernement publié en août 2016 a cherché à minimiser cette hausse, en affirmant : « Il est trop tôt pour dire si l’augmentation en 2015/16 est une fluctuation ponctuelle ou une tendance à plus long terme. »

Cela quelques mois seulement avant le grand incendie de Grenfell.

Interrogé sur la question de savoir si une autre catastrophe comme Grenfell pourrait se produire, Tarling a déclaré : « Je ne serais pas surpris si cela se passait. Il faut juste avoir les mauvaises circonstances [en place] Nous avons vu un “incident” dans l’incendie de Lakanal House [au sud de Londres] en 2009, nous avons vu un “incident” à Grenfell et nous verrons plus d’incidents. »

Les coupes dans le budget des services de protection contre les incendies et le mépris total de la sécurité publique doivent être vu en conjonction avec la déréglementation de l’industrie de la construction par des gouvernements successifs, ce qui a entraîné un compromis en matière de sécurité incendie. « Tout a été privatisé », a expliqué Tarling.

« Nous avons perdu toutes les personnes qui savaient ce qu’elles faisaient. Nous avons perdu le service des architectes [du gouvernement] [et] le service des géomètres […] Margaret Thatcher [l’ex-Première ministre conservatrice] s’est débarrassée du Conseil du Grand Londres (Greater London Council – GLC) et de l’arpenteur-géomètre du district. Grosse erreur. Elle s’est chargée également de se débarrasser de l’article 20 du règlement d’urbanisme de Londres. »

Voté en 1939, l’article 20 était une extension de la législation en matière de sécurité d’incendie existante, en veillant à ce que cela s’applique également à tout bâtiment de plus de 30 mètres de hauteur ou à tout bâtiment de plus de 25 mètres de hauteur qui avait une surface de plus de 930 mètres carrés. La tour de Grenfell et Lakanal House étaient en fait des bâtiments qui tombaient sous l’article 20.

Les lois originales, consacrées dans le règlement d’urbanisme de Londres, ont été rédigées par Sir Christopher Wren en 1667 à la suite du Grand incendie de Londres pour faire en sorte qu’une catastrophe semblable ne se reproduise plus dans la capitale. Le texte prévoyait que l’extérieur des bâtiments devait être ignifuge.

Ce texte et tous les amendements successifs sont restés en vigueur et ont été appliqués par l’arpenteur-géomètre de district jusqu’à la suppression du GLC en 1986.

Le règlement d’urbanisme de Londres a ensuite été remplacé par la Réglementation nationale de l’urbanisme, qui a fondamentalement éliminé la disposition selon laquelle les murs extérieurs devaient avoir au moins une heure de résistance au feu, afin d’éviter que les flammes se répandent entre les appartements ou pénètrent à l’intérieur.

Tarling a déclaré que le règlement d’urbanisme à Londres a contribué à limiter les dégâts causés par la Luftwaffe allemande contre Londres pendant la Seconde Guerre mondiale : « Tous les matériaux inflammables à l’extérieur des bâtiments ont été interdits, c’est pourquoi, lorsque les Allemands sont venus et ont laissé tomber leurs bombes au phosphore dans le quartier des docklands, cela ne s’est pas transformé en tempête de feu comme à Dresde. Cela nous a sauvés parce que tout était derrière de la pierre, du béton, de la tuile. C’était complètement sûr. Mais ce n’est plus le cas avec toutes les dérégulations. Margaret Thatcher sabordé l’article 20 du règlement d’urbanisme de Londres sans cela, toutes ces modifications n’auraient jamais été autorisées. Grenfell n’aurait jamais eu lieu, Lakanal n’aurait jamais eu lieu. »

Pour souligner le potentiel destructeur des dalles de façade utilisées sur Grenfell, Tarling a expliqué que « chaque kilo de polyéthylène [le matériau des dalles] équivaut à un kilo et demi d’essence ».

Tarling a expliqué que la déréglementation de l’industrie de la construction a des implications plus larges sur la sécurité incendie au-delà des problèmes posés pour les logements sociaux de grande hauteur. Ils limitent les mesures de protection aux « blocs d’appartements sociaux entièrement de grande hauteur ».

Il a raconté son expérience récente durant l’inspection d’un bâtiment privé. Bien qu’il y ait de bonnes portes coupe-feu en place, ces portes n’atteignaient pas le plafond. « ces portes ne servent à rien », a-t-il expliqué, ajoutant : « Ils ne cherchent pas à arrêter la progression du feu dans les bâtiments ».

« Ils ne s’occupent pas des propriétés de faible hauteur. Ils ne s’occupent que des tours. Pourquoi est-ce qu’on considère tout-à-coup que les bâtiments sont sûrs quand ils font moins de 18 mètres de hauteur ? »

La question de la sécurité ne se limite pas seulement aux dalles inflammables : « Au lendemain de Grenfell, nous avons eu un hôpital à charpente en bois qui a brûlé », a expliqué Tarling, se référant à l’incendie à l’hôpital de district de Weybridge. « Le dernier étage a disparu en 14 minutes. La seule raison pour laquelle cela n’est pas passé aux informations est que c’est arrivé la nuit et que personne n’était là, et donc personne n’est mort. Si cela avait eu lieu pendant la journée comment les gens handicapés auraient-ils pu sortir de l’étage du haut en 14 minutes ? »

(Article paru d’abord en anglais le 14 septembre 2017)