Allemagne: Les élections de Hambourg lancent un avertissement grave

Par Ulrich Rippert
2 octobre 2001

Pour la première fois depuis la fin de la guerre et de la dictature nazie, les chrétiens-démocrates de la CDU (Parti chrétien-démocrate) et les libéraux du FDP (Parti libéral-démocrate) aident un parti d'extrême droite à parvenir au pouvoir. C'est le résultat le plus important des élections au parlement de la Ville-Etat de Hambourg le mois dernier. Jusqu'à maintenant tous les partis parlementaires d'Allemagne avaient toujours déclaré qu'ils ne coopéreraient jamais avec les partis d'extrême droite. Maintenant, ce "front des démocrates", dont on a tant fait l'éloge, appartient au passé.

Le PRO (Partei Rechtsstaatlicher Offensive - Parti d'Offensive constitutionnelle) a remporté d'emblée presque 20 pour cent des suffrages. Le parti, dirigé par le juge populiste de droite Roland Barnabas Schill, n'a été fondé que l'année dernière. Avec un score de 36,5 pour cent, le SPD (Parti social-démocrate) au pouvoir a pu maintenir son score (+ 0,3 pour cent) et est resté le parti le plus fort. Mais les partenaires de coalition avec le SPD, le GAL (Verts /Liste alternative) ont perdu un tiers de leurs votes, chutant jusqu'à 8,5 pour cent. Ce résultat signifie que la coalition " Rouge-Verts " dans le Land de Hambourg, a perdu sa majorité.

Les libéraux du FDP, qui n'avaient auparavant obtenu aucun siège au conseil municipal parce qu'ils n'atteignaient pas le seuil des 5 pour cent, ont cette fois-ci obtenu 5,1 pour cent des suffrages, ce qui a donné une faible majorité au soi-disant "bloc citoyen" de la CDU, du FDP et du parti de Schill.

Le PRO, avec sa campagne sécuritaire et de démagogie droitière, a pu exploiter les difficultés et les craintes croissantes de nombreuses personnes dans les quartiers industriels et ouvriers, où le taux de chômage est très élevé et où la dépendance aux aides sociales est au-dessus de la moyenne. Même avant l'élection, on s'attendait à ce que la droite réalise de bons scores dans des quartiers comme Wilhelmsburg ou Dulsberg ou dans les secteurs de l'est de Hambourg à forte densité de population comme Billstedt, Billbrook, Jenfeld, Rothenburgsort, Horn, etc.

La responsabilité politique de ces résultats incombe au précédent gouvernement SPD de la ville. Depuis 1946, sauf pendant une courte période, de 1953 à 1957, le SPD est à la tête de l'administration de la Ville-Etat. Le SPD est responsable des grandes disparités sociales qui se sont développées. Hambourg est le siège de nombreuses sociétés industrielles et commerciales, en même temps que celui des plus grands éditeurs et des groupes de presse. C'est une des villes les plus riches d'Europe et quelque 5 000 milliardaires y vivent. D'un autre côté, la pauvreté a augmenté de façon considérable, accompagné d'un taux de chômage au-dessus de la moyenne, avec de nombreux sans-abri et de nombreux bénéficiaires d'aide sociale, parmi lesquels 60 000 enfants.

Alors que par le passé, le dépérissement de quartiers entiers et l'augmentation de la criminalité étaient traités par des mesures ciblées pour améliorer les conditions sociales, au cours des dernières années, le SPD a changé de point de vue. Tout en appliquant des coupes sévères et en laissant de nombreux quartiers complètement dépérir, il ne considère plus l'augmentation du crime comme un problème social, mais uniquement comme un problème criminel et policier. Il a commencé à rivaliser avec les partis conservateurs pour renforcer les lois et les condamnations criminelles.

Ceci n'a réussi qu'à renforcer les partis de droite en déplaçant le débat politique sur leur territoire. On a pu observer un phénomène semblable à l'occasion des élections en Saxe-Anhalt quand le parti néo nazi DVU (Deutsche Volksunion) a remporté tout d'un coup 13 pour cent des suffrages. De même dans d'autres régions au taux de chômage élevé, les partis de droite sont parvenus à détourner la crainte d'une augmentation du dépérissement social sur des voies réactionnaires.

Ce qui est nouveau dans l'élection de Hambourg c'est que certains des partis traditionnels qui s'étaient auparavant exprimés contre toute collaboration avec la droite radicale et en particulier contre le fait qu'elle accède à toute responsabilité gouvernementale - favorisent maintenant l'arrivée au pouvoir de celle-ci. C'est une décision politique prise en connaissance de cause, au niveau national, et avec une portée considérable.

Que représente le parti de Schill ?

Afin de masquer les conséquences de la décision de la CDU/CSU (CSU: Parti social-chrétien, branche bavaroise de la CDU) et du FDP, une campagne a été entreprise dans la presse pour minimiser la portée du PRO. Le parti est décrit comme étant "clairement conservateur" mais pas d'extrême droite. On dit qu'il n'est pas raciste mais qu'il plaide simplement pour le "point de vue légitime" que les étrangers reconnus coupables de délits devraient être immédiatement expulsés, afin de ne pas surcharger les prisons allemandes.

Le soir de l'élection, le secrétaire général de la CDU, Laurenz Meyer a souligné que les idées du PRO et des chrétiens-démocrates étaient presque "les mêmes" dans les domaines de la lutte contre la criminalité et de la sécurité intérieure. Le ministre-président CDU du Land de Hesse, Roland Koch, qui a gagné les élections au parlement dans ce Land il y a deux ans en faisant une campagne, aux relents racistes, contre la double nationalité et qui est devenu depuis le porte-parole de l'aile droite de la CDU, a exigé que les chrétiens-démocrates coopèrent avec le parti de Schill à Hambourg. Mardi dernier, Koch a souligné la "portée politique nationale" d'un changement de pouvoir pour les conservateurs dans le Land 'rouge-vert de Hambourg". Il a mentionné le fait que la "politique à revendication unique de Monsieur Schill" se prolongeait de façon profonde dans la CDU.

L'argument que le PRO est un "parti à revendication unique", dont on ignore tout des points de vue sur les autres questions et que l'on devrait découvrir dans des négociations de coalition est tout aussi peu fondé que l'affirmation que, quand il était juge, Roland Schill avait fait le serment de respecter la constitution. Plus exactement, le fait que toute sa politique se résume à renforcer l'Etat et la sécurité intérieure fait de lui un démagogue d'extrême droite. Dans le vocabulaire du juge Schill, la notion de "droit" n'existe que sous l'acception de droit criminel. Les droits démocratiques, les droits civils individuels ainsi que les libertés n'y ont pas de place.

Schill exige l'abaissement de l'âge de la majorité pénale, une augmentation significative des condamnations, en particulier pour les étrangers et les jeunes reconnus coupables; une limitation encore plus stricte du droit d'asile, l'expulsion de tous les étrangers condamnés pour crime, l'octroi de pouvoirs supplémentaires à la police, l'imposition de réductions dans le domaine de la culture, et également la répression beaucoup plus sévère de délits mineurs comme inscrire des graffitis ou voyager dans les transports sans ticket. Lors de la campagne électorale, il a également préconisé des peines de prison pour les parents qui ne surveillent pas leurs enfants et la castration pour les délinquants sexuels récidivistes.

Il y a cinq ans, il a justifié sa réputation de "juge impitoyable" en condamnant une femme malade mentale à deux ans et demie de prison parce qu'elle avait rayé des voitures. Il a condamné à la même peine un Indien qui avait essayé d'obtenir un permis de résidence en utilisant des documents falsifiés.

Un Etat autoritaire méprisant tout droit démocratique, c'est le point essentiel du programme du parti de Schill.

Origine sociale

La décision de la CDU/CSU et du FDP de coopérer avec le parti de Schill, l'amenant au gouvernement de la deuxième ville d'Allemagne, a un enracinement social profond. Ce n'est pas seulement le résultat d'un désir ardent de pouvoir politique de la part de la CDU à Hambourg, qui essaie vainement d'assurer la direction de la municipalité depuis 44 ans. S'il s'agissait uniquement de s'immiscer dans les affaires d'une grande métropole après avoir été exclu de celle-ci pendant des années, la CDU aurait pu s'allier avec le SPD pour former une large coalition.

Les attaques terroristes sur New York et Washington et la campagne pour la sécurité intérieure qui a été le thème le plus important depuis lors ont certes contribué à l'ascension de Schill, mais n'en sont pas la cause. Elles ont seulement accéléré un processus en marche depuis longtemps. La CDU et le FDP s'étaient exprimés en faveur d'une coalition avec Schill bien avant le 11 septembre, et ont ainsi permis que le démagogue de droite devienne socialement fréquentable.

Eu égard aux conséquences toujours plus évidentes de la crise économique internationale, de la montée du chômage et de l'accroissement des disparités sociales, une majorité de l'élite politique est favorable à un renforcement de l'appareil d'Etat et du droit pénal, tout en imposant des réductions d'allocations sociales et un démantèlement des droits démocratiques. C'est pour cette raison que cette élite a abandonné ses anciens scrupules pour coopérer avec les partis d'extrême droite.

Le fait que la CDU de Hambourg sous la direction de Ole von Beust, qui était auparavant considéré comme un modéré à côté de la présidente du parti au niveau national, Angela Merkel, permette à l'extrême droite de parvenir à la direction des affaires de la ville marque un tournant dans l'évolution de la CDU/CSU. La bataille à l'intérieur de la CDU pour la direction du parti, qui a commencé dès la défaite aux élections générales d'il y a trois ans et après la démission de son président de longue date, Helmut Kohl, a évolué un peu plus vers sa conclusion. L'aile droite de la CDU, sous la direction de Roland Koch et du président de la CSU, Edmund Stoiber, passe à l'attaque.

Le nouveau gouvernement de la Ville-Etat va chercher à établir un régime résolument autoritaire et à supprimer toute résistance à l'augmentation de l'appauvrissement. On peut noter des développements parallèles dans d'autres pays d'Europe, comme par exemple en Italie. Dans ce pays, Silvio Berlusconi en association avec le parti néo-fasciste l'Alliance Nationale, est arrivé au pouvoir au printemps dernier, après cinq années de restriction dans le système d'aide sociale sous une coalition de centre-gauche, qui était composée des postcommunistes, des Verts et des chrétiens-démocrates. En Grande-Bretagne, le Parti conservateur a choisi comme nouveau leader un représentant de son aile d'extrême droite. L'année dernière en Autriche, le parti de droite et ouvertement raciste de Jörg Haider a obtenu des ministères importants au gouvernement.

Vers la fin d'une alliance "Rouge-Verts"

A Hambourg, les Verts ont subi leur seizième défaite consécutive dans des élections au parlement d'un Land. Certains commentateurs sont déjà en train d'écrire la nécrologie du parti. Si la Bundeswehr (l'armée allemande) participe dans la "guerre" de l'Amérique "contre le terrorisme", beaucoup pensent que ceci pourrait provoquer l'éclatement du parti et également décider de la fin prématurée de la coalition Rouge-Verts au niveau national.

Au début des années 1980, quand les Verts ont commençé leur ascension spectaculaire, en faisant leur entrée progressivement dans des gouvernements de tous les Länder, beaucoup de gens les considéraient comme une alternative de gauche au SPD. Beaucoup de membres et d'électeurs espéraient que les Verts freineraient l'orientation politique à droite prise sous le Chancelier SPD Helmut Schmidt, et qui avait été ensuite renforcée sous le Chancelier CDU Helmut Kohl, en empêchant le démantèlement des droits démocratiques, l'augmentation des dépenses militaires et la dégradation de l'environnement. En 1998, le SPD et les Verts ont gagné leur élection au niveau national grâce à la montée de l'opposition à la politique de droite du gouvernement Kohl.

Néanmoins, depuis le début, les espoirs qui étaient mis dans les Verts étaient bâtis sur du sable. Tout d'abord, la principale caractéristique de leur programme était le rejet de toute perspective politique indépendante pour la classe ouvrière. Leurs timides propositions réformistes ne remettaient pas du tout en question les fondements de la société capitaliste. Elles étaient destinées à restreindre la montée de l'opposition à la situation politique en vigueur et ne proposaient pas d'orientation alternative à celle ci. Une fois parvenus au pouvoir, les Verts n'ont pas tardé à abandonner leurs exigences réformistes.

A Hambourg, ce développement a pris des formes particulièrement grossières. Sur toutes les questions importantes les Verts de Hambourg étaient à la gauche du parti. La majorité du KB Maoiste (Ligue Communiste) s'était jointe au GAL et ont répendu l'illusion qu'une "politique réformiste de gauche" pourrait être menée par une alliance avec le SPD. En 1993, dans les élections de la Ville-Etat ,le GAL a remporté plus de 13 pour cent des suffrages, et a même légèrement amélioré ses scores en 1997.

Au cours d'une seule législature, le parti a atteint le fond. Les Verts ont voté pour des réductions dans les programmes sociaux au niveau régional, et également pour la décision au niveau national de déployer la Bundeswehr dans les Balkans. Au printemps dernier, quand le leader SPD pour Hambourg, Olaf Scholz, a pris le poste de Ministre de l'Intérieur de la Ville-Etat et a essayé de surpasser le démagogue de droite Schill en préconisant des mesures sécuritaires particulièrement draconiennes, le GAL l'a pleinement soutenu.

La principale leçon politique de Hambourg est que la coalition Rouge-Verts n'est pas l'alternative à la CDU/CSU et au FDP, et n'est certainement pas un moindre mal. Le SPD et le GAL ont plutôt créé les conditions sous lesquelles les éléments les plus à droite peuvent s'affirmer et prendre le dessus.