La France avant les élections législatives

La droite tire profit de la banqueroute de la gauche

Par Peter Schwarz
Le 5 juin 2002

La nouvelle assemblée nationale française sera élue les 9 et 16 juin prochains. Les résultats des sondages d'opinion sont unanimes pour prédire que Jacques Chirac, le président gaulliste qui a été reconduit le 5 mai dans sa fonction, disposera également au parlement, après les élections législatives, d'une forte majorité conservatrice. Ceci lui permettrait de concrétiser son programme de droite sans la moindre résistance de la part du parlement.

Selon les sondages, le camp conservateur de Chirac remporterait entre 340 et 400 sièges sur un total de 577 que compte l'assemblée nationale. La majorité de gauche sortante ne devant en remporter qu'entre 150 et 210 sièges.

En ce qui concerne les prévisions chiffrées en pourcentage du premier tour, l'écart est moindre, mais le camp conservateur devance la gauche gouvernementale de 3 à 5 pour cent. La droite devant réaliser 40 pour cent et la gauche plurielle, toujours selon les sondages, ne devant atteindre qu'entre 35 à 38 pour cent. Environ 15 pour cent sont impartis à l'extrême-droite, 3 à 4 pour cent à l'extrême gauche et 3 à 5 pour cent aux partis écologistes indépendants.

Les sondages s'étaient toutefois révélés être extrêmement imprécis lors de l'élection présidentielle, vu qu'aucun institut de sondage n'avait prédit la participation de Jean-Marie Le Pen, le candidat du Front national, au second tour. A ceci s'ajoute que le système électoral français est enclin aux surprises et ne permet que difficilement des pronostics sûrs.

Tout comme en Grande-Bretagne, les sièges ne sont pas accordés au prorata des suffrages exprimés, mais à raison d'un candidat élu par circonscription. Contrairement au système traditionnel britannique où le vote se joue entre deux ou trois partis principaux, une multitude de partis sont en lice en France. Cette année, plus de 8.400 candidats se disputent les 577 mandats de députés, voire plus de 14 candidats par circonscription électorale, ce qui est un record historique.

Est élu au premier tour, celui qui remporte plus de 50 pour cent des voix. Au second tour, il suffit de recueillir le plus grand nombre de voix. Ne sont admis au second tour que les candidats qui ont obtenu au premier tour au moins 12,5 pour cent des voix. Ces derniers peuvent toutefois se désister en faveur d'un candidat mieux placé.

Ce système encourage des tractations et des arrangements tactiques. D'une part, il est dans l'intérêt des partis de se présenter de manière unie au premier tour dans le but d'éviter l'écueil des 12,5 pour cent et de bénéficier ainsi d'une forte position pour le second tour. D'autre part, le désistement de l'un ou de l'autre candidat est souvent décisif pour l'issue du vote et donc pour le vainqueur.

A cet égard, le camp conservateur a un net avantage. Chirac a, sans attendre, mis en valeur son succès à l'élection présidentielle pour rassembler derrière lui les trois partis - les gaullistes du RPR, les démocrates libéraux de DL et les conservateurs libéraux de l'UDF. Sitôt sa réélection en vue, il entreprit la création d'un nouveau mouvement rassembleur, l'Union pour la majorité présidentielle (UMP) qui sera représentée par 536 candidats uniques. Seule une aile de l'UDF présentera ses propres candidats dans 130 circonscriptions.

La gauche parlementaire - le Parti socialiste, le Parti communiste français, les Verts, le Mouvement des citoyens et le Parti radical de gauche - par contre partira en ordre dispersé. Elle ne présente des candidatures uniques que dans 34 circonscriptions. Dans 136 circonscriptions supplémentaires, elle dispose de candidatures bi ou trilatérales qui ne sont toutefois pas soutenues par tous les partis de gauche. Pour le reste, chaque parti présente son propre candidat. Le Parti socialiste aligne 547 candidats, le Parti communiste 500, les Verts 465, le Pôle républicain de Jean-Pierre Chevènement 400 et le PRG 50. Pour le parti conservateur, le danger pourrait provenir de la droite. Le Front national présente 563 candidats et des experts estiment qu'il pourrait accéder au second tour dans plus de 200 circonscriptions. Chirac s'est déclaré publiquement contre des tractations avec l'extrême-droite mais, dans la pratique, il existe une collaboration dans bien des domaines.

Les partis d'extrême gauche qui avaient réuni plus de 10 pour cent des voix n'ont par contre aucune chance d'être présents au second tour, et encore moins de remporter un siège. Dans la plupart des circonscriptions ils s'affrontent - Lutte ouvrière (LO) avec 560 candidats, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) avec 440 et le Parti des travailleurs (PT) avec 200 candidats.

La "force" de la droite

La force de la position de Chirac et de la droite n'est pas le résultat d'un vaste soutien de leur politique, mais plutôt celui de la lâcheté politique et de la banqueroute de la gauche. C'est ce qui était déjà devenu apparent lors de l'élection présidentielle et c'est ce qui se poursuit à présent à l'occasion des élections législatives.

Au premier tour de l'élection présidentielle, Chirac n'avait même pas réuni un cinquième des voix exprimées et l'ensemble des candidats de la droite bourgeoise avait perdu par rapport à 1995, quatre millions de voix. La gauche plurielle, ayant profondément déçu les espérances de ses électeurs, fut incapable d'en tirer profit et c'est donc le candidat d'extrême-droite du Front national, Jean-Marie Le Pen, qui affronta Chirac au second tour.

Ce n'est que grâce au soutien massif de la gauche que Chirac put remporter un score considérable en rassemblant plus de quatre cinquième des voix. La gauche avait explicitement appelé à voter pour le gaulliste corrompu et discrédité en assurant qu'un vote pour Chirac n'était pas un vote pour sa politique mais pour les "valeurs de la république". Nombreux furent ceux qui affirmèrent même qu'il serait d'autant plus faible que le score en sa faveur serait élevé car la preuve serait ainsi faite qu'il aurait également été élu par ses adversaires.
Chirac, pour sa part, ne s'attarda pas sur de telles subtilités et mit immédiatement à profit son triomphe inattendu.

Il dispose à présent, dans son propre camp où pendant longtemps il avait été sévèrement combattu, d'une autorité quasiment incontestée. Ses plus grands concurrents au sein de son propre parti - tels Edouard Balladur, son adversaire lors de l'élection présidentielle de 1995 et Jean Tiberi, renégat et ex-maire de Paris - se sont réconciliés avec lui et figurent sur la liste des candidats de l'UMP.

Seul François Bayrou, le président de l'UDF, s'est jusqu'à présent fermement opposé à Chirac en refusant de rejoindre l'UMP. Il ne bénéficie toutefois que du soutien de douze députés sur les 67 que compte son propre parti. Ces derniers redoutent de perdre leur mandat en s'affrontant le 9 juin à un candidat de l'UMP.

Après avoir mis en place immédiatement après le 5 mai un nouveau gouvernement constitué par des hommes de confiance de Chirac et des représentants de l'industrie, tous les postes stratégiques majeurs de l'appareil d'Etat se trouvent à présent occupés par des politiciens de droite: la présidence de la république, le Sénat ainsi qu'au niveau départemental et régional, tout comme, sur le plan européen, celui de la convention sur l'avenir de l'Europe, que dirige l'ancien président conservateur libéral (UDF) Valéry Giscard d'Estaing.

Le nouveau chef de gouvernement, Jean-Pierre Raffarin (DL), fut lui aussi nommé en vue des élections législatives. Il est, d'une part, un fidèle partisan de Chirac qui suit sans rechigner les instructions du président et, d'autre part, passe pour un homme préconisant le compromis et le dialogue social. Il est censé attirer les électeurs du camp de la gauche qui redoutent une paralysie politique suite à cinq années supplémentaires de cohabitation à savoir de collaboration entre un président de droite et un gouvernement de gauche.

Voilà précisément le thème central de la campagne électorale de Raffarin. Il prêche les réformes qui, selon lui, ne sont possibles que dans un climat de paix et d'harmonie et non pas dans une atmosphère de conflit. La cohabitation étant contradictoire avec le rassemblement des Français et étant un obstacle toute action gouvernementale. Dans ses propos il peut se référer aux socialistes qui, cinq ans durant, - alors qu'ils formaient le gouvernement de Jospin - n'avaient cessé de dénoncer la cohabitation comme étant néfaste au pays. Le directeur de cabinet de Jospin, Olivier Schrameck, avait même publié un livre à ce sujet.

Du moins en ce qui concerne les syndicats, Raffarin connaît un certain succès. Les dirigeants des cinq fédérations syndicales nationales ont tous, les uns après les autres, défilé ces derniers jours à Matignon pour ensuite louer les qualités du premier ministre et sa disposition au "dialogue social". D'après les estimations, 60 pour cent des Français seraient satisfaits de Raffarin après seulement quatre semaines à la tête du gouvernement.

Les postes-clé du gouvernement - l'Intérieur, les Affaires étrangères, la Défense et la Justice - sont occupés par des proches de Chirac, partisans d'une droite ferme devant conquérir des électeurs du Front national par leur politique de la loi et de l'ordre (law and order).

Au grand dam de la gauche, les principaux représentants du camp de Chirac ont entre-temps fait savoir qu'ils ne sont pas enclins à respecter quant à eux le "front républicain" contre l'extrême-droite et sur lequel la gauche s'était fondée pour justifier son soutien à Chirac lors de l'élection présidentielle.

Serge Lepeltier, le président délégué du RPR, avait déclaré à l'antenne de RTL qu'en cas de triangulaire, où des candidats de la gauche, de la droite et de l'extrême-droite s'affronteraient, l'UMP ne se désisterait pas en faveur du candidat de la gauche. De même, Georges Ginesta, le président départemental du RPR du Var dans le sud de la France, un bastion du Front national, s'était catégoriquement prononcé pour le maintien de son candidat en cas de triangulaire avec le FN et le PS. Dans la pratique, ceci permettrait à plusieurs candidats du Front national de gagner des sièges à l'assemblée nationale.

D'autres représentants de l'UMP ont précisé que l'UMP n'adoptera une tactique définitive qu'après le premier tour. Les déclarations de Lepeltier et de Ginesta "n'engageant que leurs auteurs."

La banqueroute politique de la gauche

Contrairement à la droite bourgeoise, la gauche parlementaire offre une image de désintégration et de conflits. Incapable de tirer la moindre leçon de leur lourde défaite lors de l'élection présidentielle, elle s'entre-déchire en rivalités internes et en querelles de clocher.

Au sein du Parti socialiste la lutte pour le partage du butin, qui ne sera vraisemblablement jamais gagné, a déjà commencé. Après le départ de Lionel Jospin, François Hollande, un bureaucrate terne et qui, jusque-là, avait été un fidèle de Jospin, a pris la direction du parti. Hollande passe également pour être le successeur automatique à la tête du gouvernement au cas où la gauche remporterait, contre toute attente tout de même les élections, vu que le président avait, lors des trois précédents cas de cohabitation, à chaque fois nommé comme premier ministre le dirigeant du parti majoritaire. Dominique Strauss-Kahn, l'ancien ministre des finances, ne laisse cependant passer aucune occasion pour disputer à Hollande cette revendication. "Il n'y a pas d'automaticité [pour la nomination du premier ministre], tout le monde est d'accord là-dessus", a-t-il affirmé lors d'une interview radiophonique.

Laurent Fabius, premier ministre sous François Mitterrand, est lui aussi aux aguets pour déshériter Hollande. Ce faisant, il use de la tactique de "l'écolier appliqué" et n'attaque pas Hollande publiquement. Strauss-Kahn, tout comme Fabius, est partisan d'une politique économique libérale ultra-droite. Tous deux n'éprouveraient aucune difficulté à s'entendre avec Chirac.

Martine Aubry, la fille de Jacques Delors, l'ancien président de l'Union européenne, serait, elle aussi, une candidate à un éventuel poste de premier ministre. Elle avait quitté le gouvernement pour se faire élire maire de Lille, poste qui habituellement prépare à une carrière plus élevée. Elle a rédigé le programme électoral du Parti socialiste en reprenant en partie le verbiage de gauche datant des premières années du gouvernement Jospin. Suite à l'expérience de Jospin, qui s'était seulement servi de cette rhétorique pour masquer sa politique droitière, peu sont ceux qui la prennent encore au sérieux.

Le journal Libération, qui observe étroitement les manuvres au sein du Parti socialiste, arrive à la conclusion que "les socialistes donnent l'impression de ne pas avoir vraiment envie de la victoire." Selon Libération, ils seraient plus intéressés à l'élection présidentielle de 2007 qu'aux élections législatives de 2002.

"A gauche, c'est la débandade" a déclaré le député européen Daniel Cohn-Bendit. Et cet état de fait est particulièrement bien illustré par les Verts qui, bien qu'ayant enregistré une croissance significative au début des années du gouvernement Jospin, trouvent à présent en pleine crise. Ils ont même été exclus de la campagne officielle radio-télévisée pour les législatives faute d'avoir déposé à temps leur demande. En raison du scrutin uninominal majoritaire, ils n'ont la possibilité de remporter des sièges que là où ils bénéficient du soutien d'autres partis de gauche.

Depuis, Cohn-Bendit est à la recherche de nouveaux alliés à droite. Il a exprimé ouvertement ses sympathies pour pour François Bayrou, le président de l'UDF. "Dans certaines situations, au deuxième tour, si on peut aider Bayrou à avoir son groupe (parlementaire), il faut le faire." a-t-il dit à l'agence Reuters. "A Versailles par exemple, où la gauche n'a aucune chance, il faut soutenir la candidature du général Morillon [le candidat UDF] contre celle du candidat de la majorité présidentielle".

La gauche parlementaire n'est unie que dans le but d'épauler le Parti communiste dont le candidat, Robert Hue, n'avait remporté, lors de l'élection présidentielle, que 3,4 pour cent des voix. C'était la défaite électorale la plus cuisante de l'histoire du parti. De nombreuses personnalités ont répondu à la souscription lancée par le PCF, tels l'acteur Gérard Depardieu et la chanteuse Juliette Gréco. Même François Bayrou de l'UDF a versé son obole au dire de la présidente du PCF, Marie-George Buffet. Il est clair qu'on ne veut pas se passer des services du PCF.

Robert Hue est l'un des 34 candidats uniques qui seront soutenus par tous les partis de la gauche parlementaire. Il y a cinq ans, il avait encore réuni, dans sa circonscription d'Argenteuil, près de Paris, 57 pour cent des voix. Entre-temps il est soumis, au même titre que les autres députés communistes, à la pression du Front national. Jean-Marie Le Pen avait remporté le premier tour de l'élection présidentielle avec 19 pour cent des voix dans ce qui avait été un bastion communiste alors que Hue n'y rassemblait que 10 pour cent.

Le dirigeant du Parti socialiste, François Hollande, s'était tout spécialement rendu à Argenteuil pour battre la campagne pour son "ami" Hue. Ensemble ils conjurèrent la "gauche unie" pour "qu'on puisse avoir la confrontation indispensable entre les idées de gauche et de droite", tout en se lançant réciproquement des compliments.

Le président du groupe PC à l'assemblée nationale, Alain Bocquet, est menacé par le Front national dans sa circonscription du Nord. Le Pen y avait remporté un score de 23 pour cent des voix durant l'élection présidentielle, c'est-à-dire 7 pour cent de plus que Jospin. Le vote pour le Parti communiste est tombé de 20 pour cent en 1995 à 9 pour cent. Le candidat du Front national, Carl Lang, a l'intention "d'assurer la défaite du député sortant et du PC, collaborateur de la politique ultra-libérale menée par la gauche plurielle et de la politique ultra-mondialiste de Bruxelles".

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