Bush décrit sa « vision » du Moyen Orient L'impérialisme américain prend rendez-vous avec le désastre

Par Bill Vann
28 février 2003

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Puisque ses histoires d'épouvante ayant pour thème les armes de destruction massive et ses allégations de rapports entre Bagdad et les terroristes n'ont pu stopper une vague mondiale d'opposition à la guerre en Irak, l'administration Bush a voulu tenter une nouvelle justification. Elle a prétendu, tout à fait comme dans un roman d'Orwell, que la guerre est la seule façon d'arriver à la paix et qu'une occupation militaire américaine apportera la démocratie au Moyen Orient.

En un discours prononcé mercredi au American Entreprise Institute (AEI), un groupe de réflexion de droite à Washington, George W. Bush a présenté ce que son administration présente comme sa «vision» d'un Irak «libéré» au sein d'un Moyen Orient reconstruit.

Le discours semble avoir été préparé à la hâte pour profiter d'une assistance toute prête à écouter les plans néocoloniaux de Bush. Vingt «spécialistes résidents» de l'AEI occupent des positions importantes dans l'administration Bush. Dans les rangs de l'AEI, on trouve Lynne Cheney, la femme du vice-président, qui est une idéologue de droite bien connue, et Richard Perle, qui dirige le Defense Policy Board (Comité de politique de défense) et un des principaux architectes du plan de guerre contre l'Irak.

John Bolton, actuellement le sous-secrétaire d'État pour la réduction des armements et la sécurité internationale, est l'ancien vice-président de l'AEI. Bolton est un des responsables de l'abandon par Washington du Traité contre les missiles ballistiques de 1972 et de la répudiation de la Cour criminelle internationale par les Etats-Unis.

Proche des politiques du parti conservateur Likoud en Israël, l'AEI insiste depuis longtemps qu'il faut changer la «guerre contre le terrorisme» en une campagne pour «changer les régimes» à travers le Moyen Orient. L'AEI, le gouvernement israélien et des dirigeants de l'administration Bush croient tous à une nouvelle «théorie des dominos», selon laquelle une guerre américaine en Irak inaugurera une transformation du Moyen Orient. Selon cette idée saugrenue, le choc causé par la décimation de l'Irak causera la chute d'un régime après l'autre, régimes qui seront remplacés par des «démocraties» made-in-USA.

Bush a parlé le même jour que le chef d'état-major de l'armée, Eric Shinseki, qui a dit au House Armed Services Committee (Comité de la Chambre pour les forces armées) que pour conquérir l'Irak, il faudrait occuper indéfiniment le pays avec «plusieurs centaines de milliers de soldats». L'administration prétend que d'ici deux ans les militaires pourront se retirer, laissant la place à un régime approuvé par les Etats-Unis, mais les analystes militaires les plus optimistes prédisent que les forces militaires dirigeront le pays pendant au moins cinq ans.

Le gouvernement n'a donné aucune estimation du coût d'une occupation militaire aussi prolongée et massive. On estime le coût de la guerre à entre $60 et $95 milliards.

Le discours de Bush devait en partie répondre aux critiques qui disent qu'il n'a rien fait pour préparer le peuple américain pour le sacrifice économique et de vies humaines que représentera sa guerre et qu'il n'a donné aucune indication sur ce qui suivra une conquête militaire de l'Irak.

Sur ces questions il y avait peu ou rien. Le discours proposait une «vision» qui combinait l'arrogance impérialiste à l'état pur avec une sousestimation ahurissante de la crise que créera une guerre américaine.

«Les vies et la liberté irakiennes nous sont très importantes», Bush a dit à ce rassemblement d'initiés à Washington. Pour le démontrer, il se prépare à lancer une campagne militaire qui lancera au moins 800 missiles de croisière contre Bagdad et d'autres zones fortement peuplées en ses premières 48 heures. Si, en tuant des milliers d'Irakiens et en transformant des centaines de milliers en réfugiés, Washington peut briser la volonté du pays, il lui imposera un général américain comme chef.

L'affirmation absurde de Bush selon laquelle ceci est le premier pas sur le chemin de la démocratie et la prospérité est exposée par une longue histoire d'interventions américaines à travers le monde. Où les troupes de Washington ont-elles joué un tel rôle? En Haïti, où les troupes ont laissé une économie dévastée et des voleurs au pouvoir? Au Koweït, «libéré» par les troupes américaines en 1991, qui l'ont aussitôt rendu à une famille royale qui refuse les droits démocratiques les plus minimaux? Au Kosovo, où l'UCK, tout en participant au trafic des drogues, a joui de la sanction de l'ONU pendant qu'elle terrorisait et expulsait la minorité serbe et installait un régime de type criminel? En Afghanistan, où les troupes américaines combattent toujours et le pays est divisé entre des chefs de guerrre tyranniques?

Les vrais dirigeants de l'administration Bush savent très bien que les méthodes que l'on utilisera en Irak ne seront pas le moindrement démocratiques. Les services de renseignement militaires américains et la CIA font des efforts frénétiques pour déterminer quels fonctionnaires et officiers du régime baasiste de Saddam Hussein, ce régime même qu'ils dénoncent comme une tyrannie sans merci, pourront servir de partenaires pour réprimer les forces oppositionnelles et centrifuges. Washington a invité des troupes turques dans le nord du pays pour réprimer toute tentative de la minorité kurde d'arriver à son but longtemps désiré d'indépendance nationale.

Quel que soit le résultat initial d'une invasion américaine (un massacre de civils irakiens étant certain et une catastrophe pour les troupes américaines n'étant pas exclu), les forces américaines feront face à de violentes divisions politiques, ethniques, et religieuses. Elles finiront par devoir réprimer des révoltes chiites dans le sud, des soulèvements kurdes dans le nord et bien d'autres conflits.

La prédiction de Bush selon qui un tel spectacle «servira d'un exemple dramatique et inspirant de liberté pour les autres pays de la région» tire sur la folie. Au contraire, partout dans la région on considérera l'intervention américaine comme ce qu'elle est: une guerre rapace visant à s'emparer d'emplacements stratégiques et de richesses pétrolières dans une tentative d'imposer au monde une Pax Americana.

Qui a donné à Washington l'obligation de libérer les Irakiens, ou les peuples de la région ? Bush en a parlé comme d'une «obligation» américaine, mais pour les masses irakiennes et le monde arabe en général, de telles proclamations font écho à la rhétorique de la «mission civilisatrice» de l'apogée du colonialisme européen.

Selon la «vision» partagée par Bush et les siens, ces peuples renieront simplement la lutte prolongée et amère de leurs pères et grand-pères pour chasser la domination étrangère. C'était une lutte au courant de laquelle des centaines de milliers de personnes ont péri, des batailles irakiennes contre le colonialisme britannique aux années 1920 à la guerre de libération algérienne contre les Français qui a duré jusqu'en 1962. Malgré les revers cruels subis sous l'indépendance nationale gérée par la bourgeoisie arabe, il est impossible que les masses arabes identifient la «liberté» avec la domination américaine.

La guerre contre l'Irak ne provoquera pas la chute de dominos envisagée par la cabale autour de Bush. Elle créera plutôt les conditions pour un soulèvement violent des masses des travailleurs et des opprimés en une nouvelle lutte contre la domination impérialiste.

De quel droit Bush se présente-t-il comme champion de la démocratie? Il est arrivé au pouvoir en utilisant des méthodes de gangster pour supprimer les votes d'une élection nationale et obtenir un jugement favorable de la cabale conservatrice à la Cour suprême pour l'installer à la Maison blanche. Son gouvernement a mené un assaut sans précédent contre les droits démocratiques, emprisonnant les gens sans accusations et sans procès tout en élargissant massivement les pouvoirs de la police en matière de fouilles et de surveillance. Il est au sommet d'un système qui emprisonne une plus grande proportion de sa population que tous les autres pays au monde, tout en continuant d'employer la pratique barbare de la peine de mort.

L'affirmation de Bush que la conquête de l'Irak ouvrira le chemin à une résolution juste du conflit israélo-palestinien est même plus incroyable. Sa thèse est qu'une défaite humiliante pour l'Irak affaiblira et intimidera tellement le peuple palestinien qu'il abandonnera sa lutte contre l'occupation israélienne et «choisira de nouveaux chefs qui lutteront pour la paix». Jusqu'ici l'administration américaine s'est opposé des élections en Palestine, disant qu'ils ne choisiront pas les chefs que veut Washington.

Selon le président américain, la lutte des Palestiniens cessera dès que Bagdad ne servira plus de «protecteur qui paie la formation des terroristes et qui offre des récompenses aux familles des kamikaze». L'arrogance et la stupidité de cette phrase coupent le souffle. Bush croit-il vraiment que les jeunes Palestiniens vont à Bagdad pour apprendre à se faire exploser ou qu'ils le font pour obtenir des «récompenses» irakiennes ?

Les troupes israéliennes et les colons sionistes ont tué presque 2300 Palestiniens depuis l'intensification de l'intifada en septembre 2000, la plupart étant des civils sans armes. La population de plus de 3,5 millions de Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie vit en un état de siège permanent ; enfermés chez eux sous peine de mort, empêchés de circuler librement par des centaines de barricades et de barrages routiers, ils se voient refuser la nourriture et les médicaments. L'administration Bush est complice de cette répression sauvage. Mais selon la «vision» de Bush, ce sont les Palestiniens qui doivent renoncer la «terreur».

«Pour sa part», dit Bush, «le nouveau gouvernement en Israël devra aider la création d'un État palestinien viable, à mesure que diminuera la menace terroriste et que s'améliorera la sécurité, et travailler aussi vite que possible pour un accord final. Quand il y aura du progrès vers la paix, l'activité de colonisation dans les territoires occupés devra cesser».

Il faut remarquer que le «nouveau gouvernement en Israël» ne fera rien de la sorte, et que Bush le sait. Le gouvernement le plus à droite de l'histoire du pays, la coalition de Sharon dépend de deux partis semi-fascistes, l'un basé sur les colons dans les territoires occupés et l'autre agitant pour une politique de «transfert», c'est-à-dire l'expulsion des Palestiniens de la Cisjordanie et de la Gaza.

Ce régime israélien a acclamé et encouragé la guerre contre l'Irak. Il utilisera l'invastion américaine comme prétexte pour lancer son propre assaut intensifié contre les Palestiniens. Il collabore de la manière la plus étroite avec l'administration Bush. Plusieurs des personnages les plus importants dans la préparation de la guerre contre l'Irak ont conseillé le gouvernement israélien et le parti Likoud ou ont fait pression pour eux à Washington.

Richard Perle, par exemple, était conseiller de Benyamin Netanyahu, le candidat conservateur de Likoud en 1996. Perle recommendait de mettre fin aux pourparlers de paix et de reconquérir la bande de Gaza et la Cisjordanie par la force des armes.

Douglais Feith, actuellement sous-secrétaire de la défense, a travaillé avec Perle comme conseiller de la droite sioniste. Feith a écrit en 1997 que la réoccupation israélienne des territoires était une «désintoxication» nécessaire, ajoutant que le «prix en terme de sang versé serait important», mais que cela en vaudrait la peine.

Feith est à présent chargé par le Pentagone de diriger la «reconstruction après-guerre» de l'Irak. Le plus haut poste civil dans le «bureau de reconstruction» sera occupé par Michael Mobbs, un autre bureaucrate au Pentagone qui partageait auparavant un cabinet d'avocat avec Feith. Ce rentable cabinet que Feith dirigeait avant de passer au gouvernement avait essentiellement un client : l'ensemble militaro-industriel israélien.

L'année dernière, Mobbs a rédigé un document de deux pages défendant le droit du président Bush de déclarer «combattant ennemi» tout citoyen américain et de l'emprisonner sans accusation, sans audition, sans avocat, et sans caution et, évidemment, sans procès. Il a rédigé ce mémo sur le cas de Yaser Esam Hamdi, un saoudien de naissance américaine de 21 ans détenu incommunicado au camp de Guantanamo, au Cuba.

Avec un tel personnel, prétendre que l'on essaie d'accomplir un renouveau démocratique en Irak est absurde. On prépare un régime colonial brutal qui essaiera d'utiliser autant que possible les restes de l'appareil répressif de Saddam Hossein pour soumettre le pays aux intérêts des Etats-Unis et d'Israël. Sa fonction principale sera de garantir une exploitation américaine illimitée des champs de pétrole américains et la répression des révoltes populaires.

Ce qui est le plus frappant dans la «vision» de Bush, cependant, est qu'elle ne finit aucunement par l'Irak. Avec une invasion de ce pays, Washington embarque sur une campagne indéfinie d'interventions militaires qui le forcera à confronter des explosions révolutionnaires au Moyen Orient et à travers le monde.

Les affirmations rebattues que la guerre lancée par l'administration Bush a quelquechose à voir avec la liberté, la démocratie et le progrès seront exposées aux masses des travailleurs américains qui devront supporter le coût du militarisme mondial, autant économiquement et que par la mort de proches tués au combat.

Les courants révolutionnaires enflammés par les incendiaires à la Maison blanche ne seront pas limités aux « Tiers Monde ». Ils trouveront une expression puissante dans les centres impérialistes, nulle part de manière plus explosive qu'à l'intérieur des Etats-Unis.

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