Festival international de Cinéma de San Francisco - Deuxième partie

Quatre films

Première partie

Par Joanne Laurier
Le 27 mai 2002

Martin (the Inner Tour)

Seulement quelques mois avant la dernière attaque des Israéliens contre la population des territoires occupés, le réalisateur israélien de documentaires-vidéo Ra'anan Alexandrowicz a filmé un groupe de Palestiniens au cours de leur visite de trois jours en Israël. A cette époque, il était encore possible aux Palestiniens habitant dans les territoires occupés de traverser la ligne verte pour entrer en Israël avec un laissez-passer touristique délivré par l'armée israélienne afin d'y effectuer un voyage touristique organisé. Martin suit un groupe de Palestiniens traversant en bus les territoires qu'ils considèrent comme leur appartenant.

Le documentaire est constitué de 7 chapitres, dont chaque titre est un morceau de dialogues comme "Jamais je n'avais imaginé que je marcherais un jour au milieu des Juifs". Une des premières étapes est un musée dans un kibboutz qui héberge une exposition sur des conflits antérieurs à 1948. Les pièces qui sont exposées suggèrent que les Arabes étaient des criminels ou des meurtriers, ou bien qu'ils ont vendu de plein gré leurs terres aux Juifs. Cette visite est suivie d'une discussion entre les Palestiniens: " Où sont allés tous les Arabes? Se sont-ils évaporés au soleil ?"

Au fur et à mesure de la poursuite du voyage, les Palestiniens commencent à raconter leur histoire. Un Palestinien âgé décrit comment en 1948, les Israéliens " tiraient au mortier sur nous -les quelques armes à feu en notre possession ne valaient guère mieux que des bâtons ". Un homme a été arrêté six ou sept fois pendant les intifadas et l'époux d'une femme est condamné à la prison à vie pour son rôle lors du soulèvement. Une autre femme dont le mari a été tué par l'armée israélienne dit toute sa colère et son dégoût; elle reçoit à présent tous les mois une minuscule indemnité.

Un jeune Palestinien Wa'el al-Ashqar, dont le père a été tué pendant la guerre entre Israël et le Liban, explique qu'avec un passeport palestinien il n'a pas le droit d'aller rendre visite à sa mère au Liban. Le film montre la mère et le fils séparés par une clôture en fils de fer barbelés à la frontière libanaise. Elle lui lance un paquet de photos de famille.

Quand ils découvrent Tel Aviv, un Palestinien ironise en disant: "Une fois de temps en temps, nous devrions échanger nos lieux de vie" ­ un misérable camp de réfugiés contre une ville moderne. Le groupe visite la place où le premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné par un étudiant israélien d'extrême-droite en 1995. Abu Dahab, un homme d'un certain âge évoque l'époque où, alors qu'il était emprisonné, il a rencontré Rabin dans un couloir, alors que celui-ci effectuait une visite officielle. Il lui avait alors dit: "Les Juifs ont souffert en Allemagne. Maintenant c'est notre tour".

Le réalisateur Alexandrowicz dit que son documentaire est comme une tentative pour montrer un des "deux livres parallèles et contradictoires qui sont le reflet de l'histoire de notre pays." En réalité, le témoignage apporté par le film a plus d'envergure que celui qu'apporteraient deux histoires parallèles. Martin donne un court aperçu des souffrances d'un peuple expulsé de chez lui et dispersé dans des camps de réfugiés ou contraint à l'exil. Chaque membre du groupe a vu un membre de sa famille jeté en prison ou tué par des soldats israéliens. Où que le bus aille, quelqu'un voit son territoire. Les voyageurs sont particulièrement émus quand ils voient Zippori, qui a été à une époque le plus grand regroupement arabe. En passant près de l'aéroport Ben Gourion, quelqu'un crie "Il s'agit de l'aéroport Lydda (le nom pré-israélien) et non de l'aéroport Ben Gourion ".

Abu Muhamas Yihya, un vieil homme, a été expulsé de son village en 1948, après avoir combattu pendant six mois et après avoir perdu ses parents et ses enfants. Pendant le voyage avec sa petite fille il regarde la caméra et dit: " Mes chers frères, notre espoir vient de voir à quel point le territoire est vraiment beau et notre douleur vient d'avoir ouvert les blessures et d'avoir ravivé les souvenirs Nous demeurons inébranlables, nos pieds plantés dans notre terre. Et d'ici, près de la mosquée de al-Jazzar, nous disons: " Que personne ne doute ! Nous somme un peuple qui ne disparaîtra pas et qui ne mourra pas. "

Batards au paradis

Batards au Paradis pose un regard qui semble - mais semble seulement - sans concession sur les discriminations qu'affrontent les immigrants chiliens en Suède. Le metteur en scène d'origine chilienne, Luis R. Vera, a lui-même connu l'exil après la chute du gouvernement Allende en 1973. Après des études de cinéma en Tchécoslovaquie, il a émigré en Suède en 1979.

Le film est centré sur les relations entre trois jeunes gens: Manuel, fils d'émigrés chiliens, et Kalle et Lena, deux Suédois de souche. Les trois jeunes gens sont des amis d'enfance (une image revient souvent: celle des trois enfants en train de jouer insouciants de leurs différentes origines), mais le poids d'un climat social anti-immigration détruit leur innocence et fait éclater leur amitié. Manuel réagit à ses propres difficultés et au statut de parias de ses parents en se tournant vers la délinquance. Kalle devient videur skinhead dans une boîte de nuit. Quant à Lena, après l'échec de sa liaison amoureuse avec Manuel, elle entre dans la police. Tout se termine très mal pour les trois amis.

S'ajoutant à l'aspect général sombre du film, il y a la déchéance morale tout aussi bien que psychologique du père de Manuel et de son professeur de lycée préféré. Tous deux sont activistes politiques dépassés et vaincus par la profonde fracture ethnique au sein de la société suédoise. Le père de Manuel qui rêve de façon chronique de retourner au Chili (mieux vaut combattre une dictature dans son propre pays que d'être chômeur et victime à l'étranger) sombre dans l'alcoolisme et se terre de plus en plus chez lui. Le professeur devient, lui, un SDF alcoolique, réduit à déblatérer dans la rue sur l'échec du " modèle social suédois " et à s'insurger contre les quelques éléments corrompus qui dirigent le pays au service du marché mondialisé.

Malgré l'importance du sujet traité, Batards au Paradis souffre de nombreuses lacunes graves. La présentation et l'évolution des personnages demeurent presque exclusivement primaires et superficielles. Cette approche fait qu'il est extrêmement difficile pour le spectateur de comprendre en profondeur des événements qui sont intrinsèquement significatifs dans la vie des personnages.

Il est également difficile pour le spectateur de s'impliquer dans des personnages sur lesquels le réalisateur est émotionellement ambivalent. On décèle un pessimisme sous-jacent et une certaine condescendance pour les luttes et les souffrances de tous ses personnages, en même temps qu'une acceptation d'un fatalisme comme l'entrée de Lena dans la police - cette décision est présentée sans critique comme une forme de rédemption. (On a cependant aussi l'impression que le réalisateur met quelque maigre espoir dans l'activisme anti-mondialisation). Tout ceci contribue au ton généralement hystérique du film et à son manque d'imagination visuelle.

En outre, le travail de caméra vidéo digitale instable, inspiré du Dogme, rend certaines scènes capitales banales et parfois pénibles à regarder. Un grand nombre de considérations esthétiques sont sacrifiées sur l'autel de la " vérité brute " du moment filmique que l'on veut soi-disant faire ressortir.

Malheureusement ces moments, au lieu d'éclairer, témoignent de l'approche peu rigoureuse du réalisateur sur des questions psychologiques et sociales très complexes ainsi que son scepticisme profondément enraciné quant à la possibilité d'une quelconque solution de progrès.

July Rhapsody

Le film du réalisateur vétéran de Hong Kong, Ann Hui, July Rhapsody, dépeint la fragilité de la dynamique familiale quand les parents s'éloignent l'un de l'autre. Lam, dont le rôle est bien interprété par la pop star hongkongaise Jacky Cheung, est professeur de littérature chinoise dans un lycée. Il est frustré par son incapacité à inculquer à ses élèves le même amour de la poésie que lui avait transmis son professeur, Seng. Quand Seng revient à Hong Kong pour y mourir d'un cancer, des secrets de famille sont révélés tandis que Lam rencontre alors des problèmes dans son couple et ressent un intérêt croissant pour son élève aguicheuse, Wu.

Le film est bien construit et possède un rythme et une cadence lyriques. Cependant, même si les personnages principaux sont conflictuels et même si l'angoisse existentielle de leur cinquantaine est accentuée par la poésie éternelle du fleuve Yangtsé, le film est un effort complaisant qui ne va que très rarement au-delà de la surface des choses. Les commentaires de Lam sur le fait que la vie est un éternel processus d'examen de soi semblent être en décalage involontaire par rapport à la réalité des personnages qui semblent avancer en titubant de manière plus ou moins consciente.

Il est vrai que July Rhapsody évoque une certaine vérité sur tous les personnages, aussi bien majeurs que mineurs, mais à chaque fois, l'objectif du réalisateur n'est pas assez large. Pourquoi existe-t-il un tel gouffre entre le niveau culturel de la génération de Lam et celui de ses élèves - un problème qui met en mouvement l'essentiel de la trame du film? La présentation qui est faite dans le film du mal-être personnel n'a jamais aucun rapport (implicite ou explicite) avec le mal-être social plus large. Des références visuelles à la société de Hong Kong sont largement accessoires ou présentées comme des intrusions. A la fin du film, Lam dit: " La rivière coulera et il ne restera rien. " La poésie et les belles images, qui abondent dans July Rhapsody servent seulement à illuminer et élever la conscience à condition qu'elles ne servent pas d'alibi à une recherche plus poussée et pénétrante. Une telle recherche nécessite toujours quelque part une certaine compréhension sociale.

Le prix du pardon

Des légendes évoquant un passé plus glorieux et plus heureux abondent dans le cinéma africain. Devant faire face à une industrie cinématographique (dont les représentants les plus importants vivent et travaillent en Europe) qui est toujours à court d'argent et qui connaît toujours beaucoup de difficultés, dans une région du monde ou des pays et des peuples entiers doivent faire face à un désastre social indescriptible, il n'est peut-être pas étonnant que peu de films africains traitent de la réalité actuelle. Dépassés par la misère sociale et à la dérive idéologiquement et politiquement, de nombreux réalisateurs sont attirés par la description d'un héritage mythique qui était cohésif et simple, où des héros sont imaginés et où des mondes plus ou moins imaginaires sont célébrés.

Les conséquences de graves problèmes financiers et sociaux ne sont pas les seuls obstacles que doivent actuellement affronter les réalisateurs africains. Les illusions bourgeoises nationalistes et pan-africanistes jouent également un rôle pernicieux. De nombreux artistes africains, malgré l'échec de projets nationalistes au cours des cinquante dernières années demeurent attachés à de telles illusions. Il est difficile d'imaginer comment les artistes africains renouvelleront leur inspiration et cesseront d'être les otages de difficultés idéologiques et matérielles, à moins qu'ils n'accèdent à une perspective internationaliste et anti-capitaliste.

Le prix du pardon par le réalisateur sénégalais Mansour Sora Wade suit la trame de films qui se basent sur une légende ancienne. C'est un film bien fait, esthétique, haut en couleurs et qui ouvre vraiment une fenêtre - quand bien même petite - sur l'Afrique actuelle.

Le sort d'un petit village de pêcheurs est déterminé par la capacité des ses trois principaux protagonistes à se nettoyer l'esprit et à trouver l'harmonie malgré les crimes abominables que certains ont commis les uns envers les autres. Une place importante est donnée aux coutumes et aux proverbes tribaux comme la célébration des mariages et des morts.

La grâce et la simplicité sont à l'ordre du jour et toutes les actions individuelles influent sur l'ensemble. Le sentiment de communauté intense du film, englobant le bon et le mauvais, le fort et le faible, vise clairement à contrebalancer l'atomisation et l'aliénation sociale actuelles. Mais quand on considère l'état actuel des choses, Le prix du pardon, est une oeuvre légère et sans valeur durable.

À suivre (troisième et dernière partie)